« Celui qui excelle à résoudre des difficultés, le fait avant qu’elles ne surviennent »
— Sun Tzu
Un barrage, un drone, une frontière, ne sont pas que des outils ou des infrastructures techniques : ils portent également en eux une logique géostratégique. – Le barrage qui permet d’irriguer les cultures est aussi utilisé comme outil d’influence, en générant indirectement une sélection, des rivalités, des conflits ou des déplacements de population. – Un drone civil peut prospecter du pétrole mais, ce faisant, il explorera des territoires et cartographiera leurs populations sans que cela relève stricto sensu d’une opération militaire. – La frontière post-coloniale est moins une ligne de démarcation administrative qu’une zone grise élastique où les acteurs géopolitiques jaugent leur pouvoir…
A partir d’ « indices techniques » simples, j’aimerais expliquer sur ce blog pourquoi les industries extractives se sont militarisées et comment elles se sont déployées sur des terrains communs, dans des zones de turbulence où le facteur technique est mis à rude épreuve (géographie, climat). La révolution numérique a changé le rythme de développement des industries militaires et extractives, en favorisant la portabilité du matériel et un traitement des données plus volumineux, rapide et précis.
De nouvelles techniques d’exploration sont aujourd’hui déployées, elles jouent un rôle majeur dans l’accélération des découvertes de nouveaux bassins miniers et d’hydrocarbures situés dans des zones jadis inaccessibles, donc aux coûts de recherches exorbitants. L’utilisation des satellites, des drones et robots (recherche, inspection, supervision ), la réalité virtuelle (simulation de forage et gestion des puits) sont des exemples que nous développerons à travers leurs aspects civilo-militaires, la recherche & développement et la projection tactique. Situé à la frontière civilo-militaire, le cœur du fonctionnement de ces technologies obéit en pratique à une logique de criticité (situation aéroportée, navale, terrestre) : l’évolution dans un environnement difficile (jungle, haute mer, territoires contestés) et la quête d’un contrôle absolu sur ces riches espaces. Une logique militaire qui est elle-même condamnée, à se reformuler au fur et à mesure des innovations technologiques.
Un polygraphe moderne en action utilisé pour analyser les réponses physiologiques en temps réel.
Sur l’île Rouge, le pouvoir ne se contente plus de choisir ses hommes, il les teste. Le détecteur de mensonge russe, arrive au moment où le gouvernement malgache se restructure, non pour accompagner, mais pour filtrer.
Tout se joue à Moscou, le 19 février 2026, dans une lumière froide, presque métallique, où chaque geste est cadré, chaque poignée de main calibrée. La délégation malgache, conduite par le président de la transition Mikael Randrianirina, dirigeant au profil militaire, austère et méthodique, en phase de consolidation de son autorité, franchit les portes du Kremlin, portée moins par une stratégie diplomatique que par une nécessité de contrôle intérieur, presque organique : verrouiller un appareil encore en recomposition, stabiliser une architecture fragile, transformer une transition en continuité.
Rencontre entre le président malgache Mikael Randrianirina et le président russe Vladimir Poutine au Kremlin, symbolisant un rapprochement stratégique.
La scène est classique, l’épisode ne l’est pas, et ce déplacement ne relève pas d’un simple réalignement bilatéral : il prolonge une trajectoire déjà enclenchée par l’accord de coopération militaire entré en vigueur le 25 mars 2022, lui-même issu d’un premier passage à Moscou en janvier de la même année. Mais derrière le volet sécuritaire affiché se met en place une technicité mécanique plus profonde, un transfert combiné (équipements, formation, méthodes) où rien n’est dissocié, où les outils arrivent avec leur usage, une doctrine, des consignes. Dans un même package : hélicoptères, véhicules blindés, détecteurs de mensonges et instructeurs polyvalents.
Puis le rythme se resserre, presque imperceptiblement, et le projet s’organise : en janvier 2026, les premiers équipements sont livrés ; au début de mars 2026, les instructeurs russes commencent les formations polygraphiques, dans un rapprochement qui ne relève pas d’une montée en puissance mais d’une mise en condition, d’un pré-positionnement technique étranger, préalable à une gestion de la population.
Le polygraphe ou détecteur de mensonge russe : une ingénierie du vivant
Le polygraphe ou détecteur de mensonge, est un dispositif discret qui capte les émotions du corps.
La machine s’installe, sans mise en scène, mais avec une précision d’ingénierie éprouvée, qui ne laisse aucune place à l’improvisation. Compacte, elle est reliée à un ordinateur, structurée autour d’une chaîne d’acquisition multi-canaux où des capteurs reliés à des câbles et unité central s’articulent pour enregistrer, filtrer, convertir et aligner la « vérité ».
Deux ceintures pneumatiques, thoracique et abdominale, traduisent la respiration en flux continu en analysant les micro-variations de pression, les inflexions du rythme cardiaque et les ruptures imperceptibles du souffle, tandis que des électrodes placées aux doigts mesurent la conductance électrodermale en microsiemens et enregistrent les réponses du système nerveux avec une sensibilité capable de détecter des variations infimes de sudation. Un capteur cardiovasculaire (brassard oscillométrique ou photopléthysmographie) suit le volume pulsatile sanguin et révèle accélérations, irrégularités et tensions internes.
Un homme soumis à un test polygraphique avec des capteurs reliés à un ordinateur, illustrant la technologie utilisée pour détecter les mensonges.
Chaque signal traverse une chaîne rigoureuse (pré-amplification à faible bruit, filtrage passe-haut et passe-bas, conversion analogique-numérique entre 16 et 24 bits, puis échantillonnage synchronisé entre 20 et 100 Hz par canal), jusqu’à être aligné dans une même temporalité, où tous les flux convergent, se superposent et deviennent corrélables.
Sur l’écran, rien ne cherche à convaincre, simplement des lignes, des oscillations, qui réagissent exactement au moment où la question est posée, qui montent, décrochent, se contractent, traduisant en courbe ce que le corps ne verbalise pas. Chaque marqueur devient une couche, chacune une lecture croisée (respiration, conductance, rythme) superposé, synchronisé, interprétable, jusqu’à ce que, du corps au signal, du signal à la donnée, de la donnée à l’analyse, la chaîne s’enclenche sans rupture.
La méthode importée du Kremlin transforme la parole en capteur de fiabilité
C’est à partir de là que l’architecture « poutinienne » s’installe avec une discipline coercitive, structurée, reproductible.Une manière rigide de conduire un échange, de le cadrer, de le segmenter, où chaque question est calibrée comme un stimulus, chaque réponse comme un verdict, et chaque silence comme un intervalle d’observation. Rien n’est laissé au hasard : ni l’ordre des questions, ni le rythme, ni les temps morts, ni les répétitions.Tout est conçu pour provoquer un écart, isoler une inflexion, faire apparaître un point de rupture, entre discours et réaction physiologique, moment exact où le décrochage survient.
Quand le tamis de Poutine s’impose à Iavoloha
Le 19 mars 2026 à Antananarivo, la présidence annonce que les futurs ministres seront soumis à un test polygraphique. Une directive dont l’essentiel ne réside pas dans son contenu, mais dans ce qu’elle révèle : la machine est déjà sur place, l’opérateur russe aussi, le dispositif est prêt, sans phase d’installation ni montée progressive. Le système est opérationnel.
Ce qui a été engagé à Moscou se retrouve en miroir à Antananarivo, dans un enchaînement propre aux instruments de contrôle (équipement, formation, activation) et selon une logique constante : préméditer, capter, interpréter, trancher. Le polygraphe ne s’inscrit pas comme un outil civil : il fonctionne comme une arme du renseignement.
Un modèle porté par le Kremlin déjà déployé en Afrique
À Madagascar, le dispositif n’est pas nommé, mais son origine ne laisse guère de doute. Derrière lui, un écosystème russe puissant, structuré, avec des acteurs affiliés au Kremlin, comme INEX et DIANA, spécialisés dans les systèmes polygraphiques destinés aux appareils sécuritaires et à l’export. Leur logique est claire : livrer un outil indissociable de ses protocoles d’usage et de ses standards d’interprétation.
En Russie, ces systemes ne relèvent pas de l’expérimentation : ils sont installés depuis plus de trois décennies au cœur des structures de sécurité, utilisés de manière routinière pour filtrer les recrutements sensibles, tester la fiabilité des cadres, conduire des enquêtes internes et sécuriser les circuits d’information.
Ce qui s’insère alors ne relève plus de la technique seule, mais d’un cadre d’évaluation importé, qui finit par peser directement sur le fonctionnement d’un pays souverain. Ce schéma n’est pas isolé. Il a déjà été rodé.
Au Mali, à partir de l’accord de coopération militaire signé en juin 2019 avec Moscou, réactivé après la rupture avec les partenaires occidentaux en 2021 et consolidé en 2022 avec l’arrivée de Wagner, le dispositif dépasse le champ militaire classique : il s’agit de stabiliser un pouvoir exposé en consolidant ses circuits internes. Des pratiques d’évaluation physiologique s’y seraient greffées, avec une fonction précise : sécuriser les chaînes de décision pour une junte militaire sous tension permanente. Dans un pays où la production aurifère dépasse 70 tonnes par an et représente environ 75 % des exportations, chaque verrou posé sur l’appareil d’État se répercute sur sa longetivité.
Au Mozambique, la dynamique est la même. Elle s’inscrit dans les accords de coopération militaire signés en 2017, complétés en 2019 par un déploiement opérationnel russe au Cabo Delgado, avant un retrait rapide la même année.Un chapitre court, mais structurant. Ce qui demeure : des réflexes organisationnels, une discipline dans le traitement de l’incertitude, une manière de cadrer les décisions dans un environnement dominé par les actifs gaziers du Rovuma (100 trillions de pieds cubes (Tcf) de réserves de gaz naturel offshore).
Autour de ces deux points d’ancrage éloignés, la même logique se décline (Centrafrique, Burkina Faso, Niger, Soudan, Libye) avec des intensités variables mais une cohérence fidèle : intervenir au cœur des structures, là où se décident les équilibres politiques et l’accès aux richesses.
Mikael Randrianirina sous pression face à la génération Z et à la gestion des ressources
Le dispositif d’inspiration russe ne s’arrête pas à la sélection ministérielle malgache : il s’immisce dans une configuration politique d’un pouvoir greffé à une génération Z urbaine, connectée, mobilisée à la fois dans la rue et sur les réseaux. Une jeunesse en colère, qui a porté Mikael Randrianirina dans un moment charnière, et qui exige désormais des résultats. Impliquée, impatiente, elle surveille attentivement les arbitrages : un test politique, où se mêlent espoir et tension.
La pression se concentre aussi sur le sous-sol, après seize ans de gel sur les contrats miniers. À l’heure de la concurrence sur les métaux critiques, le président réactive de juteux dossiers. Il organise la mise aux enchères de blocs prolifiques, la relance de permis litigieux et la négociation de concessions de terres rares, d’ilménite et de graphite, dans la continuité d’acteurs comme Rio Tinto à Fort-Dauphin ou Harena à Ampasindava.
Carte géostratégique de Madagascar, illustrant les ressources minérales et les projets de développement portuaire.
Madagascar détient environ 30 % des ressources mondiales identifiées de graphite naturel, matériau clé pour l’armement et les batteries lithium-ion, tandis que le secteur extractif représente entre 25 et 30 % des exportations du pays. Les projet QMM constitue l’un des principaux pôles industriels, et les projets de terres rares renforcent encore plus la valeur stratégique de ce territoire.
Le corps comme instrument d’aide à la décision
Cette acquisition ne relève pas d’un simple ajout technique : elle modifie en profondeur la manière dont un système s’mpose, car là où l’incertitude politique produisait du débat, de la négociation, du compromis, elle est ici absorbée, traduite, réduite en données, en courbes synchronisées, en signaux.
Dans cette configuration, le polygraphe ne fonctionne plus comme un levier ponctuel mais comme une intrusion permanente. Il n’est plus question que de parcours, d’affiliations ou des loyautés déclarées, mais de la capacité à ne pas produire de rupture mesurable.
Une fois introduite, cette logique persiste : elle s’étend, s’insinue dans les pratiques, reconfigure les attentes, modifie la manière dont chacun se positionne face à l’évaluation. Le corps devient lisible. Le détecteur de mensonge ne tranche pas, il sélectionne.
Cartographie d’une influence russe invisible
La Russie a signé, depuis le début des années 2000, plus de 40 accords de coopération militaire avec des États africains. Pris isolément, chacun semble répondre à une logique bilatérale. Mis bout à bout, ils dessinent une architecture de la surveillance et du contrôle.
Ce qui circule avec ces accords ne se limite pas aux armes, à l’Africa Corps mise en scène. Ce sont des procédés, des standards, des dispositifs capables d’agir au coeur même des États.
De Bangui à Bamako, de Niamey à Antananarivo, de Maputo à Khartoum, une même trame apparaît : structurer des chaines de décison, réduire la fragilité d’un pouvoir. Chaque implantation ajoute un point. Chaque point renforce l’ensemble.
À terme, la dynamique russe dépasse un cadre national. Elle devient continentale : un maillage progressif, où l’ascendant ne s’exerce pas seulement par la présence de militaires, mais par une capacité d’action interne. C’est là que réside le danger : agir sans apparaître, orienter sans exposer, pour s’ancrer durablement.
Prologue – Qu’est-ce que le concept d’« Island oblique » ?
Pour comprendre le rôle profond des îles dans les deux océans africains, pour lire les Comores, le Cap-Vert, Madagascar ou Madère comme des puissances géométriques et non comme des périphéries, il fallait un langage nouveau. « Island oblique » : une façon de saisir comment les archipels tiennent les routes, les vents, les câbles, les capteurs, les flottes, et comment ils articulent plusieurs mondes en un seul geste. C’est dans ce cadre que s’impose la définition précise de ce concept.
L’« Island oblique » désigne une approche qui considère les terres insulaires non pas comme des points isolés sur une carte, mais comme des lignes de force obliques entre divers ensembles déterminants. Autrement dit : une île n’est pas un centre ; c’est un vecteur incliné, un plan penché, qui relie plusieurs mers, différentes trajectoires et de multiples puissances. C’est un outil intellectuel qui permet de comprendre comment certains territoires jouent un rôle disproportionné par rapport à leur taille, parce qu’ils se situent sur une diagonale décisive entre deux vastes étendues aquatiques.
En termes géopolitiques, un Island oblique est d’abord un point d’inflexion reliant des domaines maritimes distincts. Madagascar articule l’océan Indien occidental et le canal du Mozambique. Le Cap-Vert fait tenir ensemble l’Atlantique tropical, le golfe de Guinée et la route ibéro-brésilienne. Les Açores connectent l’Atlantique Nord, les voies américaines, africaines et européennes. Ce ne sont donc pas des îles « centrales » : ce sont des articulations transversales.
C’est aussi une plateforme de projection sans empire territorial, où la géographie impose une stratégie inclinée. Parce que la terre manque, la puissance ne peut se déployer qu’en largeur : par les communications, par les ports, par les armées, ou par le spatial. L’île n’y contrôle pas un hinterland, elle tient une magnitude océanique; elle ne s’impose pas comme un foyer, mais comme un angle, une arête à partir de laquelle une force navale, aérienne ou technique peut s’étendre bien au-delà de ses propres frontières terrestres.
Enfin, ce sont des lieux où la politique se joue dans la diagonale. Les grandes forces qui s’y affrontent ou s’y insèrent ne le font pas frontalement ; elles passent par la tangente, par le soutien logistique, la présence diplomatique, la sécurité maritime ou l’investissement dans les infrastructures. L’île devient alors un miroir des plans de manoeuvres indirectes.
Et c’est à partir de ce prisme, celui d’un territoire pensé en travers, réduit en surface mais déployé en amplitude, que se lit autrement la carte des deux océans africains. Car lorsque l’on observe l’océan Indien occidental et l’Atlantique tropical non plus comme deux mondes disjoints, mais comme deux pôles aimantés par des îles, alors se dessine une géométrie nouvelle : un axe qui relie les caps, les bras de mer, les dorsales et les principes de l’histoire impériale.
De là, tout change : le rôle du Portugal cesse d’être celui d’une puissance nostalgique, celui de Mayotte quitte sa posture d’avant-poste ultramarin, celui des Quirimbas s’écarte de l’image d’un archipel paradisiaque.Tous deviennent les points d’un même tracé incliné, une trajectoire qui traverse les surfaces comme une cicatrice longue, ténue, mais structurante.
C’est cette couture tellurique entre Atlantique et Indien que raconte le récit qui suit : un voyage entre les marges, les vents, le sel et les héritages, là où les îles cessent d’être des confettis pour redevenir des dispositifs décisifs.
L’île comme angle du monde
Il arrive que les puissances naissent là où l’espace manque, qu’un pays trop étroit pour contenir l’ampleur de ses rêves cherche la liberté dans le vide : le Portugal regarde l’Atlantique et y voit non une frontière, mais une invitation. Sans terres pour nourrir son ambition, il se forge un empire en sculptant le large; sans horizon terrestre, il invente un sillage qui ne dépend de personne.
Au XVème siècle, les cartes ne sont pas des territoires, elles sont des prophéties : chaque blanc géographique est une brèche où glisser une volonté. Lisbonne projette ses naus et ses caravelles comme on projette un récit : celui d’un peuple qui refuse d’être assigné à la petitesse, qui fait de la mer un territoire, de l’exil une méthode, du risque une politique. Une diagonale naît : conquérante, audacieuse, qui descend vers le sud avec la certitude d’une évidence : l’influence n’a pas besoin de continent, seulement d’îlots bien placés.
Les premiers vaisseaux filent vers l’inconnu, balisés par des terres dans l’eau, devenues forteresses, vigies, greniers, laboratoires, postes d’appui. De Madère aux Açores, du Cap-Vert à São Tomé en longeant les Quirimbas, puis les Éparses jusqu’aux Comores, chaque rocher arraché à l’océan s’impose comme une jointure de souveraineté, un segment de l’Empire, un organe de domination posé comme une bouée sur les chemins du monde.
Cette ligne n’a jamais disparu. Elle a simplement changé de carburant.
Ce qui poussait hier dans les champs s’extrait désormais des fonds marins ; les esclaves et trésors qu’on déportait autrefois ont laissé place à des cargaisons de matières premières, escortées par des mercenaires ; les forts sont devenus des stations de veille, les comptoirs des zones interdites, les pilotes des experts en guerre contre le signal perdu.
Le Portugal a montré la route. Le XXIème siècle l’a surmilitarisée. Le canal du Mozambique en constitue désormais le terme.
Aujourd’hui, l’histoire n’est plus écrite dans les journaux : elle se trace dans les soutes des navires, sur les écrans des analystes, dans le silence des embarcations aux identités effacées.
Après la crise de Suez, la diagonale revient, elle tranche encore. Et l’aventure, loin d’être achevée, entre dans son acte le plus critique.
Madère – premier pivot de la souveraineté océanique
Dans ce vertige du XVème siècle, en 1419, lorsque João Gonçalves Zarco, envoyé d’Henri le Navigateur, voit la brume se dissiper, Madère surgit comme une terre posée là pour que l’Empire apprenne à se tenir debout au milieu de l’océan. On y plante des cannes comme on enfonce des piquets dans un front ennemi : le sucre finance les expéditions, les havres financent les conquêtes, les hauteurs deviennent des points d’observation tournés vers un désert liquide.
Ce qui pousse dans ses champs n’est pas une simple culture : c’est un modèle impérial; et ce qui s’élève sur ses promontoires n’est pas une fortification ordinaire : c’est le guet du nouveau monde, un repère logistique capable de soutenir les flottes, de remettre en état les coques, de scruter l’horizon. Madère affirme que l’île commande quand le continent hésite : un pivot où s’invente la domination par la mer.
Cette fonction demeure. Sur la crête du Pico do Areeiro, le système de veille de la Força Aérea Portuguesa enveloppe aujourd’hui l’Atlantique d’un faisceau constant d’attention. L’OTAN y ancre son réseau d’alerte, les patrouilles y tracent les trajectoires des sous-marins et des long-courriers, les frégates y trouvent repos et ravitaillement avant de glisser vers le Sud. Madère, c’est un œil avancé, un bastion logistique fleuri, un lien entre Méditerranée, Europe et façade atlantique de l’Afrique. Le pouvoir y reste maritime, opérationnel, tendu vers l’inconnu : un poste de commandement taillé pour les dissuasions de demain.
Station radar militaire au sommet du Pico Areeiro
Les Açores – verrou acoustique du vide
Plus loin au nord-ouest, découvertes dans les années 1430, lorsque le doute saisit les marins et que l’horizon se dérobe, les Açores surgissent comme un miracle de pierre rugueuse et de vents terribles. Elles ne guident pas la descente vers le Cap : elles tiennent l’Atlantique. Ici, loin des routes directes, au centre de l’immensité du rien, le Portugal apprend une vérité fondamentale : pour dominer la haute mer, il faut en surveiller le cœur.
Les caravelles y reviennent alourdies de richesses venues des continents lointains, et chaque ancrage confirme la leçon du large : une île posée au bon endroit vaut davantage qu’un royaume sans ports.
L’Atlantique y impose ses rites : observation continue, réparations rapides, départs fulgurants, guerre de course. Les Açores deviennent la respiration des expéditions atlantico-indiennes, l’étape incontournable où les équipages reprennent leur force pour pousser plus loin encore dans les latitudes inférieures. C’est ici que la liaison devient géographie : un empire peut être un axe autant qu’un territoire.
Ce rôle s’amplifie avec les conflits. Pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les monstres invisibles, les sous-marins, rôdent sur l’axe Royaume-Uni – Amériques – Afrique, c’est encore aux Açores que l’on confie la garde de l’Atlantique. Lajes Field devient une oreille tendue vers les abysses.
Aujourd’hui, la même vigilance structure les approvisionnements vitaux. Le centre aéromaritime de l’OTAN surveille les traces d’écume des navires russes, les changements de cap des cargos chinois, les signaux de détresse que personne ne revendique. Les drones d’endurance scrutent les routes clandestines, tandis que les antennes pistent les mouvements des flottes duales glissant vers les détroits.
Une île comme une proue dressée face au vide, un aérodrome comme une prise d’élan, une mer comme une tension retenue. Sur ces terres volcaniques s’impose une règle : aucune marine ne règne longtemps si elle n’écoute pas le vide.
Cap-Vert – douane du large
Quand l’Atlantique change de peau, quand les courants se chargent d’hommes, de cargaisons, de secrets, la diagonale touche le Cap-Vert, aperçu dès 1456 puis colonisé à partir de 1462. Ici, le vent brûle, les cartes mentent, les vaisseaux savent qu’ils peuvent disparaître sans témoin.
Le Cap-Vert n’est pas une douane au sens administratif du terme : c’est pire. L’Empire portugais n’y installe pas seulement une étape : il crée un poste de triage du monde. On y organise le transit des vies capturées, on y expérimente les premières méthodes industrielles de contrôle humain. Un archipel devient une barrière : il décide qui passe, où, quand, et à quel prix. Et lorsque les siècles changent d’horreur, le Cap-Vert conserve cette fonction essentielle : filtrer, révéler, décider.
À présent les navires ne transportent plus des chaînes, mais des capitaux illégitimes, des cargaisons qui font trembler les assurances maritimes. Praia accueille les centres d’analyse américano-portugais qui croisent surveillance et imagerie orbitale pour dévoiler les réseaux criminels du golfe de Guinée.
Le Cap-Vert régule ce qui circule. Le Cap-Vert autorise ou interdit. Maîtriser les passages, c’est commander les traversées.
São Tomé-et-Príncipe – la valve cardinale du golfe de Guinée
À mesure que la diagonale descend, le bleu de l’Atlantique se charge de ressources bouillonnantes ; le golfe de Guinée devient l’arène où se joue une part décisive de la stabilité du siècle. Ici, São Tomé-et-Príncipe, occupé depuis 1470, devient un nœud crucial.
Là où les stations de veille dressent leurs silhouettes, la jungle avait autrefois refermé sur les hommes, les arcanes d’un empire tropical. São Tomé fut un laboratoire brutal, où le cacao, l’or du XIXème, coulait vers Lisbonne au prix d’innombrables vies. Les plantations résonnaient du cliquetis des chaînes mêlé aux chants du désespoir, au battement des machettes sur cris de souffrance.
Les récepteurs succèdent aux guetteurs, la surveillance remplace la traite, le renseignement prolonge la domination. AFRICOM y finance radars et programmes de surveillance.
L’arène pétrolière répond au moindre incident : cette mer n’est pas seulement un axe majeur, c’est une bourse en mer où la force prévaut sur le droit. São Tomé en est le courtier, le gardien discret, la serrure qui ne s’ouvre qu’aux acteurs capables de payer le prix d’un tel positionnement.
Puis viennent les hydrocarbures : les majors y balisent la prochaine extraction. TotalEnergies, Chevron disposent ici d’un échiquier de blocs qui prolonge la dorsale pétrolière du Nigeria et de l’Angola : un corridor souverain où chaque concession est une décision géopolitique.TotalEnergies y tient deux parcelles clés, à soixante kilomètres au nord de Prìncipe : zones 1 et 2, un espace de déploiement dépassant largement la seule géologie.
Le Cap – là où les océans s’unissent et se jugent
Sous la quille, le golfe s’ouvre comme une mâchoire antique, les profondeurs se densifient, les fonds deviennent des parois mouvantes. On longe toujours l’Angola : cette côte droite où Vasco da Gama chercha l’Atlantique ; et l’on dépasse Lobito, Benguela, Namibe : terminaux-frontières où se croisent actuellement les ambitions de Luanda, de la Russie, de Pékin, de la France et d’Abu Dhabi.
Alors la côte bascule. La remontée commence, plus raide que sur les cartes, plus vive que dans les récits anciens. Chaque nuit, la galaxie désigne un promontoire : celui que Bartolomeu Dias franchit en 1488, là où le Cap des Tempêtes devint Bonne-Espérance. Un seuil. Une épreuve. Un lieu où les océans se jaugent, se heurtent, s’éprouvent.
Car en ces parages, rien n’est paisible. Les vagues scélérates : ces murailles d’eau nées d’un désordre imprévisible peuvent engloutir les carènes trop confiantes. Les courants contraires déroutent les navires. Le vent ne souffle pas : il impose sa loi.
Hier, les empires s’y toisaient : VOC contre Royal Navy. Aujourd’hui, l’arène est la même : Russie, Chine, Afrique du Sud paradent lors d’exercices navals en 2023 et 2025, répétitions des décennies à venir. Les pavillons changent, le schéma de la rivalité persiste.
Sous Table Mountain, les infrastructures sont en haleine. Les sous-marins longent les câbles SAFE et ACE. Les cargos attendent, non la météo, mais l’accord tacite des élites.
Alors l’oblique reprend son élan. Plus droite qu’une injonction, plus nette qu’un ordre. Elle se dirige vers le canal du Mozambique, non comme un simple passage, mais comme un espace où se rejouent les équilibres énergétiques du XXIème siècle.
Avec Europa, Bassas da India, Juan de Nova, les Quirimbas et les Comores, le fil venu de Madère et des Açores compose son collier final : un ensemble éclaté, précis, indispensable. Hier, les Portugais y cherchaient des vents et des mouillages. Actuellement, les puissants y cherchent des corridors, des câbles, des positions, des gisements. Ces îles sont les miradors du canal, comme Madère, les Açores, le Cap-Vert et São Tomé furent les points d’observation de l’Atlantique.
La route peut désormais se fondre dans l’Indien.
Les îles du canal du Mozambique – forteresses offshore du XXIème siècle
Au-delà du Cap, la mer se resserre comme une gorge minérale. Les abysses cessent d’être abîme pour devenir architecture ; la surface n’est plus un simple horizon, mais une plaque tournante où chaque sillage engage une mécanique antagoniste. Le canal du Mozambique n’est pas une route : c’est un verdict. Un couloir que seuls contrôlent ceux qui savent lire les circulations et les contraindre.
À l’est, Madagascar déploie son flanc colossal : Mahajanga, Diego-Suarez, ports-sentinelles, bases avancées et Ampasindava, réservoir de minerais dont le monde moderne ne peut plus se passer. À l’ouest, le Mozambique déroule sa trilogie stratégique — Nacala, Pemba, Palma — corridor vital du gaz, du graphite, une alchimie de magmas d’intérêts aimante les puissances et redessine les dépendances.
Plus au nord, la Tanzanie – Mtwara, Lindi – hésite entre promesses d’eldorado et projets suspendus, zone d’interférences où ambitions et renoncements dessinent une géopolitique fracturée. Et au cœur, les Comores : un archipel pris dans les contre-courants de l’Afrique et du Golfe, où les réserves de pétrole réjouissent et inquiètent, tandis que Mayotte, tête de pont française et européenne, s’érige comme un poste frontière et logistique où les câbles LION, METISS, PEACE perforent des champs pétrogaziers.
Sous la mer, un réseau de fibres optiques dessine la carte invisible du pouvoir : des artères névralgiques qui dictent la survie numérique de plusieurs États. Sur la mer, les méthaniers étirent leurs silhouettes comme des cathédrales mobiles, guidés par des ombres grises agressives, révélant par leurs routes les fragilités du système énergétique mondial. Dans le ciel, drones MALE, dispositifs SIGINT, plates-formes ISR composent un plafond de surveillance où chaque impulsion captée, chaque silence prolongé devient un indice de rivalité.
Dans ces domaines maritimes saturés d’enjeux, une loi ancienne persiste : celui qui contrôle les accès impose sa volonté.
C’est ici que l’Indien aspire et que l’Atlantique résiste, que les opulences dictent l’allégeance : gaz, pétrole, graphite, terres rares, cobalt, hydrogène naissant. Ici, le monde est en surtension. Le canal n’est pas qu’une voie : c’est un cadran où s’affichent le poids des ambitions.
Un empire ne change jamais d’océan sans changer l’avenir des continents et la nature même de la matière qu’il convoite.
Conclusion – La doctrine du mouvement furtif
La diagonale n’est pas une ligne. Elle dit que la puissance ne s’installe pas : elle se déplace. Elle ne règne pas : elle encercle et quadrille. Elle ne possède pas : elle orchestre. Elle façonne le rythme des océans, l’ordre des vents, la cadence des trajets invisibles.
Tout empire fort l’a compris : la souveraineté ne dépend jamais d’une capitale mais d’un chapelet de bastions capables de tenir le large quand le continent chancelle. Madère, les Açores, le Cap-Vert, São Tomé et la constellation insulaire du canal forment cette matrice oblique, ce dispositif tendu, cette méthode qui relie les siècles.
Car la mer ne protège pas : elle révèle. Elle montre ceux qui savent interpréter les courants, anticiper les opérations, lire les signaux que les nations enclavées ignorent. Elle distingue les États capables de manœuvrer dans l’incertitude de ceux qui ne voient que des horizons plats.
Et tant que ces îles ordonneront les routes, maritimes et sous-marines, tant qu’elles dicteront la dynamique des continents, les empires resteront debout. Non par la terre qu’ils tiennent, mais par les théâtres martiaux qu’ils déchiffrent, par les passages sous contrôle, par le socle marin qu’ils transforment en armature hégémonique.
La ligne maîtresse ne décrit pas le monde : elle l’organise. Aussi longtemps qu’elle s’impose, aucun maître du jeu ne pourra s’affranchir de ce principe ancien : le XXIème siècle appartient à ceux qui orchestrent les îles, les seuils et les profondeurs.
On dit qu’un soir de mousson de l’année 1884, dans les ruelles étroites de Mutsamudu, les percussions résonnèrent comme un roulement de canons, frappant les murailles blanchies à la chaux. Les conques marines mugirent dans l’air saturé, longues plaintes gutturales auxquelles se mêlait le piétinement de la foule : marchands indiens en turbans, notables swahilis aux habits brodés, esclaves ployant sous des jarres d’eau, femmes voilées tenant des lampes à huile en jetant des fleurs vers la mer.
Port de Mutsamudu
Le sultan Abdallah III ben Salim II apparut dans sa cour, drapé de blanc, sabre d’apparat à la ceinture. Son autorité restait fragile : il venait à peine de repousser ses propres frères, Hamza retranché dans la presqu’île de Sima, Salim encore soutenu à Domoni et dans les campagnes. La fracture de l’île n’était pas refermée : chaque lignage surveillait ses alliés, chaque quartier bruissait de murmures.
Sultan Abdallah III ben Salim II
Mais ce soir-là, l’archipel comprit qu’une expédition de la dernière chance se préparait. Le sultan remit à ses émissaires des lettres scellées : il leur ordonnait de franchir le canal, de descendre vers l’arsenal portugais d’Ilha de Moçambique — l’atelier naval de la forteresse de São Sebastião, et de ramener un vapeur : un navire de fer et de feu, capable d’imposer sa suprématie et de contenir les ambitions rivales. Le sultan savait que le temps pressait : des rumeurs de blocus circulaient déjà, et les rivaux de Domoni s’armaient auprès des marchands français. Si Anjouan ne trouvait pas son propre vapeur, l’île serait réduite à la merci des autres.
Emissaires du Sultan
Sur le rivage saturé de sel et de soleil, deux boutres dressaient leur étrave comme des bêtes marines aux flancs sombres, exhalant l’odeur du goudron chauffé. Les cordages rêches sentaient le chanvre, les voiles triangulaires dormaient encore, roulées, mais déjà le souffle du kusi, vent de sud-est de la mousson, les effleurait, promesse de départ vers l’inconnu.
Dans les cales s’entassaient des jarres d’eau fraîche, des sacs de riz, des noix de coco, quelques bêtes attachées près des caisses de poudre. Les pierriers rouillés dressaient leurs gueules muettes vers l’horizon, dérisoires face aux machines de fer qui dominaient désormais l’océan, mais symboles obstinés d’un pouvoir refusant de disparaître.
Les hommes sanglèrent leurs ceintures de sabres courbes, les lames ternies par le sel et les conflits. Autour du cou pendaient des amulettes de cuir imprégnées d’encens. Leurs paumes calleuses portaient la mémoire des cordages et des brûlures de toile, mais leur pas, ce soir-là, se fit solennel, cérémoniel, comme celui de guerriers fatigués que l’histoire convoque une ultime fois.
Les imams récitèrent des versets, litanie où le sacré se mêlait au souffle marin. Les notables aux turbans bénirent les navires d’un geste grave, et les femmes jetèrent sur les flots des poignées de riz dont les parfums affirmés se confondaient au varech.
Le soleil déclinait sur les hauteurs rouges de l’île lorsque les toiles enfin se levèrent, gonflées d’un air chaud. Les haubans gémirent, les mâts craquèrent, et la procession de boutres s’ébranla, quittant la rade dans un cliquetis de sabres et un bruissement de prières. Une senteur d’embruns et de poudre flottait dans l’air comme l’encensoir d’une messe marine d’adieu, tandis que l’expédition s’élançait vers Ilha de Moçambique, l’année incertaine de la Conférence de Berlin, où se jouait déjà le partage de l’océan et des îles.
Les deux embarcations s’arrachèrent à la rade de Mutsamudu comme deux faucons libérés ; leurs voiles gonflées par le kusi claquaient dans le soir rougeoyant, et la brise portait déjà le sel d’un canal vaste comme une mer intérieure. Les rameurs, à l’avant, chantaient d’une voix grave pour donner rythme aux manœuvres, tandis que les timoniers, l’œil fixé sur la ligne d’horizon, invoquaient les astres. La nuit tomba vite, posant sur l’océan un manteau noir semé de phosphorescences, et les marins d’Anjouan guidèrent leurs coques par la carte éternelle du ciel, reconnaissant Orion, la Croix du Sud et l’éclat de Sirius comme des balises vivantes. Le plus jeune des timoniers, Youssouf ben Omar, notait chaque nuit sur un carnet de cuir les noms des étoiles et les courants qu’il sentait sous la coque : il voulait laisser aux siens la mémoire d’un passage que nul n’avait encore consigné.
Le sillage brillait d’étincelles bleues, comme si la mer elle-même voulait accompagner cette mission laborieuse. L’air vibrait sous le sel, la sueur, le bois mouillé, et par instants les effluves des noix de coco fendues que l’on partageait à la hâte adoucissaient l’effort. Les sabres courbes posés contre les bastingages reflétaient par éclairs la lumière lunaire, donnant aux hommes des allures de guerriers surgis d’un conte.
Au matin, la houle grossit ; les toiles tendues comme des ailes d’oiseau fendaient l’air, et les boutres filaient à six nœuds, portées par la mousson comme par une main invisible. Les hommes psalmodiaient encore, leurs voix se mêlant au souffle du vent, et chaque lame franchie semblait rapprocher un peu plus la délégation de son destin. Deux jours de mer, sans escale ni détour, seulement le flux des astres et la certitude de l’horizon.
Au soir du second jour, alors que le ciel s’embrasait d’or, se dessinèrent les côtes du Cabo Delgado. Les mangroves sombres s’ouvraient sur une baie d’azur profond, refuge ancien de marchands et de navigateurs, que l’on nommait Tungi. C’était plus qu’un mouillage : un sultanat swahili à part entière, cousin des Comores par la langue, la foi et le sang, gouverné par des lignages issus des migrations shirazies. Ses notables commerçaient l’ivoire descendu de l’arrière-pays makua, le bois, le riz et les captifs conduits depuis les terres intérieures, qu’ils échangeaient contre des perles de verre, des tissus indiens ou des fusils omanais. Dans ses villages s’alignaient les mosquées de pierre corallienne, ornées de portes sculptées semblables à celles de Mutsamudu et de Zanzibar. Sur la grève reposaient des dizaines de boutres au bois ciré, effilés, prêts à franchir les Quirimbas.
Entre Anjouan et la côte, la mer n’était pas une frontière mais un tissu : boutres comoriens, dhows omanais et négociants indiens tissaient une économie partagée que les Européens commençaient à découper en zones d’influence. Les trois émissaires d’Anjouan jetèrent l’ancre dans cette rade où tout leur semblait familier : l’air pur de la mangrove mêlé au copal brûlé, le chant du muezzin s’élevant au-dessus des palétuviers, le tumulte des marchés où s’échangeaient fruits, pierres précieuses et captifs, ivoire et étoffes indiennes. Ils étaient chez des alliés et des parents, dans une terre qui prolongeait l’univers comorien sur la côte d’Afrique, rappelant à chacun que le nord du canal n’était pas une frontière mais une maison partagée.
Au matin du troisième jour, la mer s’assagit, ourlée d’une écume blanche où se mêlaient le reflet des nuages et l’odeur du large. La délégation reprit sa route vers le sud, longeant les mangroves du Cabo Delgado. Devant eux s’ouvrait la baie de Mocímboa da Praia, escale ancienne des navigateurs swahilis, havre d’épices et de silence où l’on réparait jadis les coques avant de franchir un zigzag dans les Quirimbas.
Les envoyés d’Anjouan y trouvèrent refuge, ancrant leurs voiles dans une eau verte et tiède. Le rivage sentait le bois mouillé et le repos ; les enfants plongeaient depuis les pirogues, et les marchands makua disposaient sur les nattes des ivoires polis, des poissons séchés, du mil et du sel venu de Palma. On y échangeait des nouvelles de la côte : les Portugais remontaient vers le nord, traçant sur les cartes un empire qu’ils n’avaient pas encore conquis ; les Anglais parlaient d’ouvrir une ligne jusqu’à Zanzibar ; et dans les villages, on murmurait qu’à Berlin, les Européens se disputaient déjà des îles qu’ils n’avaient jamais vues.
Le soir, les voiliers repartirent. La houle se fit longue, régulière, et les hommes épuisés murmuraient pour tenir la cadence. À chaque lever de lune, les feux des villages côtiers ponctuaient la nuit comme des constellations terrestres. Les navigateurs reconnaissaient ces points de lumière comme autrefois les pilotes lisaient les étoiles : chacun portait un nom, une mémoire, une promesse d’abri.
Au cinquième jour, ils atteignirent le sud des Quirimbas — une constellation d’îles où le corail se mêle au sable blanc et aux racines des palétuviers. Là, la mer semblait respirer : ses teintes passaient du turquoise au violet selon la course des nuages, et les vents portaient l’odeur des fourneaux à chaux où l’on cuisait les coquilles pour bâtir les mosquées. Les embarcations glissèrent entre Matemo, Quirimba et Ibo, s’arrêtant un instant dans la rade profonde de cette dernière, capitale insulaire d’un royaume du sel et des armes.
Ibo, ceinturée de murailles de pierre, dominait la mer comme un fort oriental oublié. Ses ruelles étroites résonnaient du martèlement des forgerons et du cliquetis des artisans qui taillaient le cuivre et l’argent pour les négociants arabes. Sur les places, les enfants récitaient des sourates sous les porches blanchis, et la brise apportait l’écho des prières depuis les minarets. Les émissaires furent reçus par le qadi local, un vieil homme à la barbe ocre, cousin lointain du lignage des Fani, des Bedja et des Shirazi de Mutsamudu. Il leur offrit du thé et des dattes, leur parla du sud, de Pemba, des courants capricieux et des récifs traîtres. Il leur recommanda de lever l’ancre à la marée descendante, avant que le vent ne tourne.
Ilha Ibo
Ils repartirent au crépuscule, emportant la bénédiction du qadi et les prières du soir. Les Quirimbas s’effacèrent derrière eux comme un collier de perles éparses, et le large s’ouvrit de nouveau. Au sixième jour, les marins aperçurent les collines de Pemba, l’ancien Porto Amélia, courbe de sable et de forêt où s’étendait un mouillage calme. Les palmiers y formaient une barrière d’émeraude, et les cases en bambou s’égrenaient jusqu’à la lagune. Les pêcheurs vendaient leur butin du jour à la criée, et les négociants portugais, depuis leurs vérandas, observaient ces étrangers venus du nord avec méfiance. Là, les Anjouanais réparèrent les toiles, remplirent les jarres et laissèrent aux dieux marins une offrande de poudre et de sel, avant de reprendre la route d’Ilha.
Depuis Pemba, la mer se fit hostile. Le vent d’est ne soufflait plus en allié mais en juge : chaque rafale tordait les voiles, frappait les coques comme une sentence. Les hommes n’étaient plus que nerfs et sel. Le bois geignait, les cordages vibraient, les mâts craquaient sous la tension du kusi mourant. Les boutres avançaient par à-coups, cabrés sur la houle, happés par des creux d’eau lourde. Le ciel s’était fermé, bas et métallique ; la clarté, grise, rasait la mer comme une lame. On ne parlait plus. Les navigateurs psalmodiaient entre deux vagues, prières mêlées de peur et de fatigue, leurs yeux brûlés par le sel. Le sultanat tout entier semblait peser sur leurs épaules, réduit à ces voiles trempées, à ce souffle qui ne tenait qu’à un fil.
À la tombée du sixième jour, un promontoire de roche et de sable apparut dans la brume : Memba. La baie, en arc de cercle, offrait un abri provisoire contre la colère du canal. Les boutres y trouvèrent refuge, glissant dans une eau couleur d’étain. À terre, quelques huttes de palmes bordaient la grève, mais plus haut, sur les falaises, on devinait les avant-postes portugais : tours de guet, postes de tir, signaux de fumée. C’était un port discret, mais stratégique : un avant-goût de la surveillance à venir. Les hommes y descendirent le temps d’une marée, pour sécher les toiles et apaiser les mâts. L’air sentait la terre rouge et la poudre ancienne ; dans la crique, un canot portugais patrouillait lentement, observant sans s’approcher.
Le soir, la houle s’était calmée. Le vent, plus doux, soufflait du sud-est, comme s’il voulait leur ouvrir la route. Les marins levèrent l’ancre à la tombée du jour. Au large, sur leur bâbord, Nacala s’étendait, invisible presque, mais présente dans la rumeur du vent. Ils savaient — ou pressentaient — que cette anfractuosité profonde du littoral deviendrait bientôt autre chose qu’un abri : une sentinelle, un futur arsenal. On y distinguait même, à la clarté du ciel, les piquets de bois qu’un ingénieur portugais avait plantés sur la falaise pour mesurer les fonds et marquer l’emplacement d’un futur quai. Sous la lune, les collines y dessinaient déjà l’ombre d’un ordre militaire. On y percevait la géométrie nouvelle des empires : baies mesurées, quais projetés, batteries d’artillerie imaginées dans le silence. Ce n’était plus la côte des boutres, mais celle des plans et des bastions.
Les navigateurs gardèrent leur cap, longeant la côte sans s’arrêter. Le vent tournait, la mer redevenait lourde. Derrière eux, Memba s’effaçait dans la nuit. Devant, la ligne droite menait vers l’ultime promesse : Ilha de Moçambique, cette enclave de pierre suspendue entre les eaux et les siècles.
La traversée finale fut lente et majestueuse. Le courant du Mozambique tirait les coques vers le large, mais les timoniers, d’un geste sûr, maintenaient le cap. Les nuages s’amoncelaient à l’horizon : la mousson s’essoufflait, et l’eau prenait des reflets d’acier. Au septième jour, une lueur blanche apparut dans la brume — l’îlot corallien d’Ilha de Moçambique, cité suspendue entre deux eaux, reliée au continent par une langue de pierre.
Ilha Moçambique
Les cloches de la forteresse de São Sebastião tintaient faiblement, et les drapeaux rouges et verts du Portugal claquaient au vent. Des chaloupes patrouillaient entre les navires au mouillage : bricks, goélettes, vapeurs militaires. Le port bruissait d’une activité fébrile, entre soldats, missionnaires et commerçants métis.
Forteresse de São Sebastião
Les hommes du sultan mirent pied à terre, fiers, porteurs des lettres du souverain. Ils franchirent vite les ruelles dallées où s’alignaient les maisons à balcons, passèrent sous les arcades de pierre jusqu’à l’arsenal.
Là, dans une halle saturée d’odeur d’huile et de métal, reposait le vapeur promis : coque noire, cheminée haute, hélice de bronze, symbole éclatant du siècle nouveau.
Symbole de la puissance navale portugaise
Les officiers savaient pourtant que le commerce du canal nourrissait depuis des siècles les routes de l’ivoire, du girofle et des esclaves — ces mêmes circuits que Lisbonne et Paris cherchaient désormais à verrouiller sous couvert de traités. Mais le commandant portugais, raide sous son uniforme blanc, refusa toute transaction. Il invoqua des ordres venus de Lisbonne : aucun bâtiment de guerre, même civilisé, ne devait être livré aux îles du nord. Les diplomates français, installés à la factorerie voisine, avaient soufflé la méfiance : Abdallah d’Anjouan, disaient-ils, pactisait trop volontiers avec les Arabes et risquait d’armer le canal contre les intérêts européens.
Les émissaires insistèrent, offrirent or, ivoire, promesses d’alliance. Rien n’y fit. Le vapeur, qui devait devenir le cœur d’une renaissance comorienne, resta cloué au quai, scellé sous les sceaux du Portugal et sous l’ombre de la France. La mousson retomba sur l’île comme un couvercle, et les hommes d’Anjouan comprirent que le vent avait tourné — non plus celui des saisons, mais celui des empires. Ils repartirent à bord de leurs boutres, sans arme ni victoire, mais porteurs d’une certitude : le canal n’appartiendrait plus aux navigateurs, mais aux puissances venues d’ailleurs.
À Anjouan, l’absence du vapeur scella le déclin du sultanat : les ports se vidèrent, les créanciers étrangers s’imposèrent, et le pouvoir dut bientôt composer avec les consuls de France et de Zanzibar.
Alors, dans la rade d’Ilha, tandis que le vapeur immobile crachait sa fumée vaine, les embarcations reprirent le large. Leur sillage se referma derrière elles, lentement, comme si la mer voulait effacer la trace d’un monde qui s’éteignait.
Quelques mois plus tard, à des milliers de milles de là, dans les salons capitonnés de Berlin, les représentants des puissances signaient sur des cartes lisses le sort des côtes qu’avaient traversées ces marins. Les plumes européennes traçaient à l’encre froide les lignes que les boutres d’Anjouan avaient franchies à la voile : du canal du Mozambique à Zanzibar, tout devint quadrillage, concession, possession. Ce que les hommes du sultan avaient cherché dans la forge d’un vapeur, l’Europe le transforma en traité.
Conférence de Berlin
L’expédition d’Abdallah III n’avait pas échoué par faiblesse, mais par anachronisme : elle fut la dernière tentative d’un pouvoir insulaire de s’armer contre le siècle des empires. Quand les boutres rentrèrent à Mutsamudu, les vents avaient changé, et avec eux la géographie du monde.
Remerciements : cette évocation doit beaucoup au travail patient de Saïd Bakar Mougné M’kou, fin connaisseur de l’archipel, qui m’a aidée à restituer la justesse des sources comoriennes et la topographie de Mutsamudu.
Quand le droit des affaires congédie les peuples : la force majeure suspend les devoirs, efface les torts et livre aux majors une échappatoire en pleine insurrection
Quitupo, Cabo Delgado – novembre 2024 Le sol appartient aux Mozambicains, pas à la France Banderole déployée par des habitants de Macala et Mangala devant les grilles du site gazier d’Afungi, en protestation contre l’absence de compensation légale
I. Une clause ancienne, un usage contemporain
La clause de force majeure ne date pas d’hier. Elle naît dans le droit romain tardif, puis voyage dans les capitulaires de Charlemagne, traverse les gloses médiévales, ressurgit dans le droit commercial vénitien, s’installe dans les codes marchands du XVIIIᵉ siècle, et trouve sa pleine reconnaissance dans le Code civil napoléonien de 1804, à l’article 1148 :
Il n’y a lieu à aucun dommage-intérêt lorsque, par suite d’un cas de force majeure, le débiteur a été empêché de donner ou de faire ce à quoi il était obligé
Conçue pour soulager les débiteurs d’un poids qu’ils ne pouvaient porter — guerre, tempête, tremblement de terre — elle était, à l’origine, une clause d’humanité : la reconnaissance qu’il existe des forces supérieures aux volontés contractuelles.
Mais dans les contrats extractifs contemporains — surtout dans les Partages de Production (PSA) et les concessions de longue durée — ce dispositif juridique de tradition devient une arme de doctrine. On ne l’invoque plus pour se protéger d’un désastre : on l’active pour suspendre, geler, se retirer sans perte, sans dette, sans devoir. Elle devient un outil de neutralisation géopolitique, dissimulé sous l’apparente neutralité du droit.
Un basculement qui s’enracine dans une codification méthodique du droit français. L’article 1218 du Code civil, réécrit par l’ordonnance de 2016, entérine une définition précise :
Il y a force majeure en matière contractuelle lorsqu’un événement échappant au contrôle du débiteur, qui ne pouvait être raisonnablement prévu lors de la conclusion du contrat et dont les effets ne peuvent être évités par des mesures appropriées, empêche l’exécution de son obligation par le débiteur
L’événement doit être imprévisible, irrésistible, et — selon l’évolution jurisprudentielle — extérieur au débiteur. Si l’empêchement est temporaire, l’exécution est suspendue. Si elle devient définitive, le contrat peut être résolu de plein droit. La clause fige. Elle ne libère pas. Elle gèle les obligations, mais n’ouvre droit ni à indemnité, ni à compensation, sauf stipulation expresse.
Loin des aléas climatiques ou sismiques de sa jeunesse juridique, la force majeure devient un mécanisme stratégique. Une latence contractuelle, prête à être activée — non pas en cas de tremblement de terre, mais en cas de trouble sécuritaire. Un mécanisme d’évitement. Une porte de sortie planifiée. Et comme en écho, la réforme de 2016 introduit aussi la notion d’imprévision, à l’article 1195 :
Si un changement de circonstances imprévisible lors de la conclusion du contrat rend l’exécution excessivement onéreusepour une partie n’ayant pas accepté d’en assumer le risque, celle-ci peut demander une renégociation.En cas de refus ou d’échec, les parties peuvent convenir de la résolution du contrat ou demander au juge de l’adapter
Là où la force majeure suppose un empêchement absolu, l’imprévision vise le déséquilibre. Elle ne dispense pas d’exécuter, mais permet de rééquilibrer. Moins dramatique, plus flexible. Mais dans l’univers des accords énergétiques, elle est peu invoquée : trop vague, trop arbitrable. La force majeure, elle, est brutale et donc précieuse.
II. Le principe : suspendre, sans renoncer
Le principe est d’une apparente simplicité. L’entreprise déclare qu’un événement — guerre, insécurité, émeute — l’empêche temporairement d’exécuter ses obligations contractuelles. Alors elle suspend les investissements, elle bloque les livraisons, elle ferme les chantiers. Et surtout : elle s’exonère. Plus de pénalités. Plus de devoirs. Aucun manquement n’est imputable. La clause agit comme un bouclier juridique, froid et impénétrable, qui sanctuarise l’entreprise au cœur de la tourmente.
Mais dans la pratique, ce sont presque toujours les majors — et non les États — qui détiennent le pouvoir d’activation. Ce sont elles qui appuient sur le levier. Les gouvernements, eux, observent et encaissent.
Car lorsqu’une telle disposition est activée dans un projet énergétique capital — comme à Afungi, dans l’Area 1 du gaz mozambicain — ce n’est pas une simple pause contractuelle. C’est un arrêt systémique. Une interruption globale de toute redistribution. Les compensations dues aux communautés déplacées s’évanouissent dans les silences administratifs. Les promesses de relogement restent lettres mortes. Les travaux sociaux — écoles, routes, hôpitaux — sont figés dans leur inachèvement. Les routes ne sont plus tracées : elles restent en poussière. Le béton n’est plus versé : il reste à l’état de promesse.
L’événement exceptionnel invoqué par la multinationale devient un alibi permanent. Une manœuvre d’évitement. Un outil pour échapper, non au danger, mais à l’obligation.
III. Afungi : l’activation tactique d’un gel contractuel
Au nord du Mozambique, sur la péninsule d’Afungi, le projet Mozambique LNG incarnait une promesse titanesque : plus de 20 milliards de dollars d’investissement, 13 millions de tonnes de gaz liquéfié par an, des infrastructures portuaires et industrielles surgies du sable, des villages entiers déplacés au nom du développement. Mais en avril 2021, TotalEnergies déclenche un mouvement d’une portée juridique et politique immense : l’activation de la clause de force majeure.
Mozambique LNG
Officiellement, c’est l’attaque du 24 mars contre la ville de Palma, à quelques kilomètres de la zone, qui justifie ce retrait. Des groupes armés prennent la ville d’assaut. Des civils fuient par milliers. Les tirs approchent des installations du consortium. Alors, Total suspend tout.
Mais dans les faits, l’instabilité était connue depuis longtemps. L’insurrection dans le Cabo Delgado ne date pas de 2021 mais d’octobre 2017. Et selon plusieurs notes internes — notamment celles relayées par Control Risks dès 2018 — la zone était identifiée comme à haut risque, y compris dans le périmètre du site LNG d’Afungi. Le danger n’est pas une surprise. Il est structurel. Explosif.
Total savait quand déclencher la clause.
Mais cette mise en suspens n’est pas une réponse exclusive à la menace. Elle est aussi un choix stratégique dicté par la conjoncture mondiale.Car au moment même où Total suspend le projet gazier mozambicain, la demande mondiale de gaz s’effondre : –1,8 % selon Cedigaz, jusqu’à –4 % selon l’AIE. La pandémie, les stocks excédentaires, la chute des prix poussent les opérateurs à différer les projets les moins urgents. Afungi devient un pion gelable.
À l’inverse, le pétrole redémarre violemment. Et TotalEnergies relance alors EACOP, son oléoduc géant depuis l’Ouganda, en pleine zone instable au bord du lac Albert, malgré le M23 côté RDC, malgré les blocages financiers de plus de 40 banques occidentales.
Là où le gaz recule, le pétrole s’impose. Là où la clause s’active, l’investissement redémarre. Ce n’est donc pas l’insécurité qui décide. C’est le marché.
IV. La doctrine d’évitement : l’arme contractuelle du repli
Ce que permet la clause, ce n’est pas la fuite. C’est la mise en attente.
Elle suspend les engagements. Elle sanctuarise les droits. Elle transforme la guerre en parenthèse. Et elle protège l’entreprise sans la forcer à sortir. Le site est figé mais non abandonné. Les droits de production sont conservés. Les permis sont toujours valides. Les actifs sont toujours inscrits aux bilans. Ce que l’État ne peut faire — geler un contrat sans pénalité — l’entreprise le fait en invoquant la force majeure.
Ce n’est pas une sortie. C’est un escamotage. Pendant ce temps, les États doivent continuer à payer. Les dettes contractées pour construire les infrastructures sont toujours dues. Les prêts bancaires adossés au projet courent. Le service de la dette ne connaît pas la clause. Il continue de frapper.
C’est là que réside la vraie brutalité de cette logique : l’entreprise se retire sans rompre. Le pays, lui, reste engagé.
V. Qui écrit la clause ?
Dans ces contrats, la force majeure est rarement rédigée de manière équilibrée. Ce sont les cabinets juridiques des majors qui en façonnent les termes : White & Case, Shearman & Sterling, Clifford Chance. Ils prévoient des conditions très larges, souvent interprétables unilatéralement par l’opérateur.
Total, Shell, ExxonMobil, ENI, ADNOC, … tous recourent à ces cabinets pour verrouiller leurs positions. Le contrat devient une forteresse invisible. Et l’État hôte, bien souvent, ne dispose que de peu de marge de manœuvre. Il n’est pas l’égal contractuel. Il est le terrain.
Et quand le terrain s’embrase, la disposition s’impose. Le terrain est suspendu. Et quand tout est suspendu, le deal demeure.
VI. Qui perd ? Qui attend ?
La population locale perd. L’État perd. Les majors spéculent.
La procédure permet au capital extractif de se retirer sans conséquence, d’éviter les pénalités, et de revenir quand bon lui semble, une fois les « conditions sécuritaires rétablies ».
Le Mozambique n’est pas le seul cas : en Libye, les majors ont gelé leurs opérations durant la guerre civile, mais n’ont jamais renoncé à leurs blocs. Au Myanmar, Total et Chevron ont suspendu sans rompre, puis cédé en aval. À Balhaf, au Yémen, la clause a permis « d’abandonner » le terminal tout en conservant les droits de livraison LNG via reroutage ou report.
Le temps passe et les territoires meurent, les dettes courent, les rapports de force évoluent : la clause sert à traverser les guerres sans quitter la rente.
Macomia, Cabo Delgado – novembre 2020 Total, nous ne voulons pas la guerre, nous voulons nos droits Banderole peinte par des déplacés originaires de Quiterajo, lors d’un rassemblement à Macomia, en protestation contre les expulsions liées au projet Mozambique LNG
VII. Une doctrine tranchante
La force majeure n’est pas neutre. C’est une doctrine. Elle incarne une forme de souveraineté parallèle, celle des opérateurs globaux capables de s’extraire du réel sans en perdre la jouissance. Ce n’est pas un retrait. C’est un gel stratégique. Ce n’est pas une impuissance. C’est un choix.
Total ne fuit pas le Mozambique. Il le met en pause en le tétanisant. Il ne quitte pas la partie. Il redéfinit le tempo. Et dans cette partition contractuelle, les armes ne tirent pas. Ce sont les juristes qui frappent. Les bureaux qui jugent. Les clauses qui dominent.
VIII. Ce qu’on a le droit de faire — et ce qu’on n’a pas le droit de faire
Ce qui est interdit pendant la force majeure : continuer les travaux de construction liés au développement commercial du projet (ex. : montage d’usine de liquéfaction, aménagements industriels majeurs). Réaliser des livraisons de gaz ou de condensats, même à titre d’essai. Poursuivre les obligations de redistribution ou de relogement..
Mozambique LNG – rapport Rufin 2023
Toute continuation de ces activités exposerait Total à un contentieux, car elle reviendrait à invalider rétroactivement la justification du gel.
Ce qui est toléré ou autorisé : travaux de sécurisation (maintenance des installations existantes, prévention des intrusions, clôtures, routes internes). Activités dites de “stand-by” ou “sous régime conservatoire” (mobilisation logistique minimale, circulation d’équipements non critiques, surveillance). Études techniques (géotechniques, bathymétriques, ou simulations internes de redéploiement). Présence de navires offshore, s’ils sont déclarés comme étant en activité non commerciale ou en “veille technique”.
Mais ce que révèlent les images satellite du site d’Afungi entre 2021 et 2025, c’est tout autre chose. Le chantier n’est pas simplement surveillé. Il évolue. Des modules industriels s’étendent, les logements construits. Des barges offshore continuent de circuler. Des navires logistiques émiratis, comme ceux des flottes Delma et Aquaterra, effectuent des rotations discrètes et régulières.Un HSI sous pavillon français traverse les Quirimbas, en parallèle d’opérations opaques, qui tuent des civils. La jetée est prolongée. Des bâtiments sont érigés. Des routes apparaissent. La piste est agrandie. Le village des déplacés est finalisé. Les bases rwandaises et paramilitaires quadrillent. Et le mur-clôture, construction immense, surprotège.
Ce n’est plus du maintien en conditions opérationnelles. C’est de la construction continue, différée. Malgré la clause. Malgré l’interdiction. Malgré le droit.
IX. Le jour où ils sont partis
Ils sont partis. Pas tous. Pas ensemble. Pas égaux.
Le 2 avril 2021, huit jours après l’assaut de Palma, TotalEnergies affrète un vol d’évacuation vers Maputo. À bord : expatriés, ingénieurs, cadres sous contrat direct. Le cœur dur de l’entreprise. Ils embarquent dans l’ordre, par lot, selon les listes. Le chaos est dehors, mais la logistique est intacte.
En mer, c’est un autre trajet. Un navire rapide, affrété par Mozambique LNG, opéré par un sous-traitant lié à Control Risks, exfiltre discrètement une cellule de sécurité privée. Direction : Pemba. Les hommes embarqués ont des badges d’autorisation, des contrats alignés, un statut reconnu. Ceux qui restent n’ont rien. Ni consigne. Ni sortie. Ni secours.
Dans le camp d’Afungi, à ce moment-là, des centaines de sous-traitants mozambicains sont encore sur place : agents de cuisine, ouvriers civils, chauffeurs, employés logistiques. Aucun d’eux n’a été évacué. Aucun n’a reçu de plan. Certains ont fui à pied vers la brousse. D’autres sont restés bloqués. D’autres sont morts. Les civils déplacés — jusqu’à 10 000 personnes réfugiées hors du périmètre, selon Cabo Ligado — n’ont jamais été pris en charge. La zone de réinstallation promise est devenue un no man’s land.
Extrait du rapport environnemental et social de TotalEnergies (Mozambique LNG – Q1 2022). Le 26 mars 2022, deux pêcheurs de Palma sont arrêtés, déclarés morts, puis remis à leur famille. En réaction, le projet suspend le soutien logistique à la force mixte (JTF), gèle les compensations « hardship » de tous ses membres, et saisit le ministère de la Défense
Puis, le 26 avril Total active la clause de force majeure. Un rideau tombe. Une phrase suffit :
L’environnement sécuritaire empêche l’exécution des obligations contractuelles
Aucune mention des absents. Aucune ligne pour les morts. Aucune responsabilité engagée. Aucun souci. Le gel juridique cynique scelle l’effacement physique.
Mais l’histoire ne s’arrête pas au silence.
TotalEnergies exige désormais 2 à 3 milliards de dollars, non pas en compensation des pertes réelles, mais au titre d’un droit contractuel d’abandon, activé depuis une position de force. Cette somme colossale ne sera pas versée directement : elle sera ponctionnée sur les futurs revenus du gaz, ceux que le Mozambique devait recevoir, si un jour le projet redémarre. Un prélèvement anticipé sur une richesse jamais encore touchée.
Ainsi, la riche major se retire — et l’ État mozambicain, pauvre, subit de plein fouet.
Ce n’est pas tout. Le feu qui a ravagé le Cabo Delgado n’est pas une surprise, ni une cause extérieure. Il s’est embrasé avec l’arrivée des majors. Ce sont leurs implantations, leurs contrats, leurs camps bunkérisés qui ont exacerbé la colère, militarisé les terres, fracturé les équilibres.
L’insurrection d’octobre 2017 ne précède pas l’extraction. Elle en découle. L’enclave a attiré la guerre comme le pollen attire les abeilles. Et désormais, ce n’est pas la multinationale qui indemnise l’État hôte — c’est l’État qui rembourse la multinationale. Une rançon inversée. Une doctrine maquillée. Un abandon transformé en actif.
X. Scène finale
Plainte, silence, droit muet.
En octobre 2023, plusieurs survivants mozambicains et des familles de disparus déposent une plainte en France contre TotalEnergies pour : mise en danger délibérée de la vie d’autrui, homicide involontaire, non-assistance à personne en danger. Ils dénoncent l’abandon des sous-traitants, l’absence de plan d’évacuation pour les travailleurs locaux, la sélection raciale et statutaire des personnes exfiltrées.
En mars 2025, le parquet de Nanterre ouvre une enquête pour homicide involontaire. La justice française commence à examiner ce que le droit mozambicain n’a pas pu contenir : une extraction sélective, opérée sous clause.
Des témoignages évoquent : des personnels bloqués à Palma ; des convois embusqués ; des hélicoptères refusant l’évacuation de gardiens sous-traitants. Une hiérarchie des vies, déguisée en logistique.
Scène fatale : un avion décolle, un navire file, des listes verrouillées, des Mozambicains courent et crient.
Ils ont fui dans la poussière, le bruit, le poids des marmites et des enfants hissés sur les camions. Ils n’étaient pas sur les listes d’évacuation, ni dans les contrats de compensation
Derrière le mot force majeure : des sous-traitants morts, des familles sans nouvelles, des déplacés livrés aux insurgés, un site refermé de l’intérieur, une entreprise juridiquement indemne. Ce n’est pas une clause. C’est un dispositif de sélection. Ce n’est pas une suspension. C’est un abandon managérialisé. Ce n’est pas une sortie du projet. C’est une extraction sans dette.
Ils sont partis. Mais ils ont laissé les autres là. C’est cela, le vrai visage de ce projet.
XI. Reprise sous pression
Le 24 juillet 2025, l’annonce tombe : Saipem, maître d’œuvre du chantier d’Afungi, confirme la reprise progressive des travaux. Non pas un retour en fanfare, mais une remontée à couvert. Le gaz du Mozambique n’a jamais été oublié. Il a juste été mis sous cloche.
La clause de force majeure, prétendue en suspension, devient fenêtre de reconfiguration. On ne rompt pas le contrat : on le réécrit par l’attente. Puis, on le réactive — graduellement, discrètement, avec les mêmes acteurs.
TotalEnergies ne redémarre pas. Il continue. Car en vérité, il n’avait jamais cessé.
En juillet 2025, Patrick Pouyanné lui-même l’admet : le projet Mozambique LNG n’a jamais été abandonné. Il est en train d’être relancé, prudemment, sous conditions, déclare-t-il dans la presse spécialisée (LNG Prime, 24 juillet 2025).
Nous travaillons avec le gouvernement mozambicain à l’alignement des paramètres nécessaires à la reprise
Ce n’est pas un retrait. Une feinte du droit. Une embuscade de la durée.
La force majeure n’est donc pas un abandon. C’est une technique d’endormissement. Une mise en veille de l’histoire. Elle laisse croire à la pause, mais programme la reprise. Elle tétanise l’obligation pour mieux préparer le retour. Elle fait taire les plaintes, éteint les dettes, sécurise les titres. Et lorsque l’heure revient, tout redémarre. Non pas de zéro — mais depuis la forteresse.
Les routes, les murs, les barges, les drones n’ont jamais arrêté de circuler. Le terminal a continué de respirer sous les décombres. Ce qui semblait gelé était en incubation. Maintenant, les opérateurs remontent sur scène, même si l’atmosphère lourde de la guerre pèse encore et que les ventres restent vides sous les tentes.
Les visages qui souffrent sont toujours les mêmes.
Le nom de Balhaf — بلحف — porte en lui une géographie intime. En arabe du sud, balḥaf désigne une avancée rocheuse qui s’incline vers la mer, un promontoire courbe où les vents s’engouffrent comme dans un goulet. Le mot dérive du verbe laḥafa (لحف), qui signifie “recouvrir, envelopper”, mais aussi “effleurer” — comme la houle effleure la roche. Les anciens disaient que la presqu’île portait ce nom car elle ressemblait à un corps endormi, recouvert par la mer comme par un drap. Certains y voyaient même une silhouette couchée de géante pétrifiée, dont les jambes seraient devenues le cap d’Al-Ayadah, et les bras les arches de Burum. Balhaf n’était donc pas seulement un lieu — c’était une forme, un geste, un nom gravé dans la pierre autant que dans la langue.
Carte européenne ancienne de l’Arabie heureuse — Mare Rubrum, sinus Persicus et Indicvm Mare. Ici, les rivages de l’Hadramawt dessinaient encore une bordure commerciale, entre Afrique et Orient
I. La presqu’île des voûtes — Balhaf avant l’enclave
Avant les installations, avant les miradors, c’était une langue de roche offerte à la mer d’Arabie, entre deux caps ocreux où les pêcheurs de Shabwa venaient lever la voile. Une terre battue par les vents, sculptée de grottes, d’arcs volcaniques et de criques mystérieuses. Les communautés y vivaient depuis des siècles : les Al-Awaleq, fiers gardiens des contreforts ; les Bani Hilal, alliés des dunes ; et les Sayyid de Mukalla, dont les lignages remontaient, disaient-ils, jusqu’aux premiers navigateurs hadhramis. Les alliances se concluaient par mariage et par partage d’eau. Les puits valaient plus que l’or.
Fouilles de sauvetage le long du pipeline Yemen LNG, entre Ma’rib et Balhaf. Sous la pierre, une mémoire broyée par la ligne énergétique
Là, entre l’éperon d’Al-Ayadah et le promontoire de Burum, la terre n’était pas à vendre. Elle se transmettait selon les pactes tribaux, encadrée par les cheikhs, garantie par les anciens, scellée parfois par une simple poignée de sable. Et puis il y avait la mer — toujours la mer. Elle n’était pas décor : elle était mémoire, horizon de survie, colonne vertébrale des récits.
Les boutres y passaient en cabotage, remontant depuis Socotra, bifurquant vers Al-Mukalla ou glissant vers Aden. Les marins disaient que Balhaf offrait l’un des meilleurs abris naturels du golfe d’Aden. Ils y reconnaissaient les falaises à leur chant — celui du vent dans les voûtes basaltiques. Les grottes avaient des noms, les caps, des interdits. On ne sifflait jamais à Ras al-Kharmah. On ne plongeait pas près d’Umm al-Khalil, sanctuaire invisible où les enfants déposaient des offrandes de coquillages.
Territoire du sultanat de Mahra (1549–1967) Ancien royaume sultanien englobant Qishn (littoral du Hadramawt) et l’île de Socotra, le Mahra contrôlait les routes maritimes entre l’Arabie, l’Afrique et l’Inde. Ce territoire structura l’un des derniers sultanats autonomes du sud-est yéménite, jusqu’à son intégration à la République du Yémen
Et dans les villages du rivage, on évoquait encore les récits du sheikh Ahmed Al-Shabwani, capitaine rebelle de la fin du XIXᵉ siècle, qui aurait échappé aux Ottomans en se cachant dans les grottes de Balhaf, protégé par les tribus et les dauphins. Mais Balhaf était aussi, dit-on, une halte légendaire pour les reines. Selon les récits transmis dans les lignages de Burum, la reine de Saba elle-même aurait fait halte à Balhaf, dans son voyage vers le royaume de Salomon.
Attirée par les vertus des sources thermales d’Ayn Bamaher, elle aurait installé son camp à flanc de falaise, où elle prenait des bains fumants entourée de servantes et de sages. La pierre y conserve encore, affirment les anciens, les empreintes de ses pieds. Les vapeurs chaudes auraient apaisé ses douleurs, et les vents iodés, inspiré ses songes. Elle aurait laissé, en offrande, un miroir d’onyx noir. Une grotte en contrebas, aujourd’hui scellée par des filets militaires, était jadis appelée ‘Maghâra Malikat Saba’ — la grotte de la reine de Saba.
« La mer pour royaume, l’éclat pour héritage. » Ainsi demeure la Reine de Saba, figure insulaire et solaire, gardienne des routes d’encens et des royaumes engloutis. Son regard traverse les siècles — de Marib à Balhaf, de Socotra aux récifs de Tungi — rappelant que l’histoire maritime de l’Arabie ne fut jamais masculine par défaut, mais impériale par dessein
Non loin de là, à l’intérieur des terres, le lac de Bir Ali prolongeait cette géographie du sacré. Une caldeira d’un vert irréel, formée au cœur d’un des plus vastes champs volcaniques du Yémen, où la chaleur souterraine jaillissait en sources et en légendes. Les anciens disaient que les vapeurs de ce lac guérissaient les fièvres, et que les esprits des reines s’y reflétaient à l’aube. Aujourd’hui, Bir Ali reste visible — mais cerné de clôtures et de miradors
Mais ce territoire sans cadastre n’avait pas de statut. Ce que les tribus conservaient depuis des siècles n’était, aux yeux des juristes, qu’un vide administratif. Et ce vide fut comblé — par une concession. Puis le gaz jaillit. Ce fut le début de Yemen LNG, acronyme de Yemen Liquefied Natural Gas, projet opéré par TotalEnergies, construit pour exporter plus de 6 millions de tonnes de gaz liquéfié par an vers l’Asie et l’Europe.
II. Exproprier les vivants — Yemen LNG à Balhaf
Une immense entaille dans la roche, une piste taillée de force, un terminal qui griffe le sable blanc cotonneux, édifié en surplomb de la mer chaude.
Le contrat Yemen LNG, signé en 2005, prévoyait la construction d’un complexe gazier à Balhaf, sur 350 hectares réquisitionnés sans indemnisation réelle. Plusieurs dizaines de familles furent déplacées de force vers les faubourgs d’Al-Hawra. Aucune ne reçut de compensation équitable. Les maisons furent rasées, les champs oubliés.
Le village côtier de Burum, ainsi qu’une partie d’Al-Ayadah, furent vidés en quelques semaines. Les tribus Al-Awaleq, Bani Hilal et Al-Mihdar, présentes depuis des générations, furent déplacées sans indemnisation formelle. Selon un rapport interne de 2006, les familles délogées reçurent en moyenne moins de 900 dollars, sans titre de relogement, sans droit de retour. Pourtant, la valeur du foncier exproprié avait été estimée dès 2004 à plus de 1,5 million USD, en raison de la rareté des sources thermales et de l’accès côtier naturel. En 2013, la valorisation du site industriel dépassait les 4 milliards USD, pour un rendement annuel de 1,2 milliard USD au pic de production. L’écart est abyssal : les communautés locales, spoliées de leurs terres, ont vu leurs droits fonciers coutumiers dissous dans les clauses d’un contrat qui ne mentionnait même pas leurs noms.
Comme à Afungi, les promesses de relogement ou d’emploi furent trahies. Le terminal, sécurisé par des forces privées, verrouilla l’accès à la mer. Le territoire devint enclave. Et la colère enfla.
À partir de 2011, des groupes tribaux organisèrent des sabotages ciblés. Le 15 octobre, une première explosion endommagea le pipeline au nord de Balhaf. En mars 2012, deux autres attaques frappèrent les installations. On accusa Al-Qaïda dans la péninsule arabique — mais les témoignages évoquaient une autre vérité : les tribus voulaient rappeler qu’elles existaient. Dans les archives locales, un rapport confidentiel d’OMV évoque une zone insurrectionnelle à forte charge mémorielle.
Car Balhaf n’était pas un terrain vague. C’était un haut lieu d’échanges, de navigation, de soins. Un ancien port thermal, où les sources chaudes d’Ayn Bamaher étaient réputées pour guérir les fièvres. Un site décrit dès le Xe siècle dans les chroniques hadhramies comme halte des caravanes venues du Rub al-Khali.
Les grottes en contrebas d’Al-Ayadah contiennent encore des peintures rupestres. Les cheikhs de Burum racontaient que leurs ancêtres accueillaient les navires par des chants, des dattes et des bains thermaux. Là où s’élève aujourd’hui la clôture, on accédait autrefois à un bassin creusé dans la roche, d’où l’eau jaillissait à 42°C. Une mère y venait, dit-on, baigner son fils muet. Il parlait, une fois, et se tut à jamais. La légende appelait cela le pacte des sources.
Yemen LNG n’a jamais cartographié ces lieux. Pas plus que les tombeaux, les sentiers, les voix.
La valeur foncière officielle du site, dans les documents du contrat de 2005, est estimée à moins de 400 000 dollars. Or, en 2013, les actifs gaziers du complexe étaient valorisés à plus de 4 milliards. Un rapport de la Banque mondiale évoquait un gain d’export annuel de 1,2 milliard USD au pic de production. Les déplacés, eux, reçurent moins de 1 000 dollars par famille. Et aucun acte écrit.
Tout comme à Afungi, le contrat n’a pas seulement déplacé des corps. Il a effacé une mémoire. Ceux qui y vivaient ne demandaient ni dividendes, ni infrastructures. Ils demandaient à rester. Ils ont été remplacés par des remparts et des drapeaux. Et dans cette substitution, une même sentence géopolitique : le gaz, à Balhaf aussi, n’avait pas de mémoire.
Carte antique des royaumes sudarabiques au Ier siècle av. J.-C. : Les royaumes de Sabaʾ, Qataban, Maʿīn, Awsān et Hadramawt structurent le sud de l’Arabie avant l’islam. L’itinéraire d’Aelius Gallus traverse cette région vers Shabwa, carrefour commercial majeur à l’intérieur des terres. Cette route relie le golfe d’Aden aux hauts plateaux d’encens et d’aloès
Avant les clôtures, avant les cartes, il y avait un mot : Tungi. Un nom swahili ancien, dérivé du verbe kutunga — fonder, établir, ordonner. Tungi n’était pas un village. C’était une autorité, un pacte, une souveraineté du littoral. Un sultanat oublié, étendu d’îles en criques, de Palma à Vamizi, veillant sur la baie d’Afungi comme on veille sur une promesse. Les Comoriens disaient que leurs premiers rois venaient de là. Les anciens de Quitupo murmuraient que les vents y obéissaient à des lois invisibles. Tungi, c’était une fondation sans mur, une géométrie orale, un royaume dissous dans le sable.Et quand les bulldozers sont venus, ce nom ne figurait dans aucun cadastre. Mais il vibrait encore sous les pas.
Sites affectés par le projet Mozambique LNG dans la péninsule d’Afungi. Les anciens villages côtiers déplacés, la baie de Tungi
I.Tungi, la baie oubliée
La péninsule d’Afungi n’était pas un vide, mais un vivant. Un territoire habité, transmis sans cadastre, réglé sans notaire, scandé par les vents et les saisons. Là, entre Quitupo, Maganja, Milamba et Senga, vivaient des communautés dont les noms se lisaient dans les plis du rivage : les Mwani, peuple des eaux et des ancres, les Makonde, sculpteurs du plateau, et les Makua, discrets alliés de la brousse. Ce monde n’avait pas besoin de mur pour se tenir — il reposait sur la mémoire.
Le droit foncier n’était pas une feuille signée, mais une parole donnée. Les terres se recevaient à la naissance et se transmettaient à voix basse, dans la cour de la case, sous l’œil du mwenye ou du vieux pêcheur revenu du canal. Les arbres avaient des prénoms. Les parcelles, des usages. Il n’y avait ni expropriation, ni spéculation — car il n’y avait pas d’extériorité. Le sol n’était jamais séparé des vivants.
Et cette terre, portait un nom ancien : la baie de Tungi. Une courbe douce ouverte vers le canal du Mozambique, propice à l’ancrage et aux échanges. Longtemps avant les cartographies coloniales, cette baie servait de havre aux boutres remontant du sud de Zanzibar, descendant de Mikindani ou cabotant depuis Palma. On y échangeait du poisson séché contre du tissu, du sel contre du mil, des perles d’ambre contre des poignards d’Oman. La baie de Tungi n’était pas périphérie : elle était escale.
Les peuples du littoral, les Mwani, étaient les passeurs de cette géographie mouvante. Leur langue swahili, teintée de Makonde et d’arabe, racontait les marées, les courants, les marchés. On y chantait encore, le soir, les exploits de Sefu bin Hamad, marin légendaire qui aurait jadis sauvé un équipage de Pemba en guidant son boutre à travers les hauts-fonds d’Afungi à la seule lecture des étoiles et du souffle des vagues. On disait qu’il connaissait chaque crique, chaque cap, chaque îlot du canal comme une litanie — et que son tombeau, invisible, était gardé par les dauphins.
Et dans ces veillées au bord de l’eau, les conteurs murmuraient une autre histoire — celle de Fumo Liyongo, prince-poète et navigateur swahili, célébré sur la côte depuis le IXᵉ siècle. On disait qu’il avait traversé le canal du Mozambique, non pas en quête d’or ou d’épices, mais pour sceller des alliances invisibles entre les peuples du littoral. À Afungi, il aurait jeté l’ancre, le temps d’un pacte ou d’un poème. Une crique porterait encore l’écho de ses chants. Les anciens de Quitupo racontaient que ses voiles rouges apparaissaient certains soirs, quand la mer s’alignait avec les dunes et que le silence reprenait ses droits. Liyongo n’était pas un mythe : il incarnait un monde où la mer était mémoire, et le territoire, une page de récits oraux.
Dans les grottes de la côte, les anciens déposaient encore des objets votifs, des morceaux de corde, des coquillages, en mémoire des pactes passés avec la mer. Il y avait des lieux où l’on ne pêchait pas, des caps où l’on ne sifflait jamais. Le territoire était un récit, pas un bien.
Les anciens d’Afungi se souvenaient aussi des marées portugaises et omanaises, des trafics d’ivoire, des résistances matrilinéaires des Makua. Le rivage avait vu passer les dhows et les soldats, les collecteurs d’impôts et les résistants. Mais jamais, avant l’arrivée des majors, on n’avait cadenassé la mer.
Car cette péninsule n’a jamais été une marge. C’était une interface centrale entre le continent et le canal, un lieu de passage, de transmission, de diplomatie. Et ceux qui y vivaient ne réclamaient rien d’autre que de rester. Leurs maisons étaient fragiles, mais le pacte solide. On ne déplace pas une mémoire sans conséquence.
Et cette mémoire portait aussi un sceau politique oublié : celui du sultanat de Tungi. Centre d’influence swahili dès le XVIIIᵉ siècle, établi à proximité immédiate de l’actuel Kiwiya, Tungi — dont le nom dérive sans doute du verbe swahili kutunga, “fonder”, “établir” ou “ordonner” — régnait sur un vaste segment du littoral, depuis Palma jusqu’aux îles de Vamizi. Son autorité s’exerçait sur les ports, les criques, les passages, avec des alliances tissées jusqu’à Kilwa, Angoche et Ngazidja.
La première mention européenne remonte à 1744, dans un document portugais. Le sultanat se dressa alors comme enjeu géopolitique entre les Portugais, les Omanais et les Swahilis de Zanzibar. Une expédition portugaise tenta d’y imposer son influence dès 1778, mais les sultans de Tungi jouèrent longtemps une politique d’équilibre, recevant parfois tributs des deux puissances rivales. Le sultan Hassani (ou Assani) gouvernait encore dans les années 1830. En 1877, les Portugais annexèrent militairement la zone. Mais la mémoire politique du sultanat perdura dans les lignages makwa. Certaines terres d’Afungi sont encore revendiquées aujourd’hui comme descendances directes de cette souveraineté.
Le grand palais en ruines, les tombes royales, les manuscrits collectés à Palma (TUNGI‑1 à TUNGI‑3), les généalogies féminines de la dynastie shirazie : tout cela compose un héritage ni cartographié ni indemnisé. Un royaume effacé par la concession. Un monde dissous dans un contrat.
II. Le prix d’Afungi : monnayer l’exil
On a d’abord effacé les noms.
Quitupo, Milamba, Senga, Maganja — ces villages furent rebaptisés “zones d’impact”. Le littoral devint une “aire d’emprise”. Le droit coutumier, une “externalité foncière”. En quelques traits de plume, un monde oral, poétique et organique fut redessiné aux crayons à mine dure des géomètres et des juristes.
Villages expropriés dans la péninsule d’Afungi dans le cadre du projet Mozambique LNG; les localités encerclées en jaune délimitent la zone de réinstallation forcée; le site gazier s’inscrit au centre d’un réseau côtier dense, entre Quitupo, Majanga et les îles Quirimbas
Il fallait faire place. Aux pipelines, aux routes, aux bases de vie. À la nouvelle géographie du gaz. À la forteresse d’Afungi.
Pour 13 millions de dollars, les opérateurs achetèrent le silence. Un “Plan de réinstallation” fut signé en 2018. Il prévoyait l’expulsion de 556 familles, relogées à Quitunda, bourgade nouvelle aux maisons de ciment, où les terres agricoles étaient plus pauvres, l’eau plus rare, et la mer — désormais interdite.
En échange de leurs champs, certains reçurent 60 000 à 80 000 meticais par hectare — moins de 1 200 euros. Ceux qui refusaient furent intimidés. Ceux qui protestaient, dispersés. D’autres, arrêtés sans mandat, interrogés sans procès, détenus dans un site informel situé à l’intérieur même de l’enclave sécurisée.
Un hectare payé 1 200 euros aux familles déplacées était, selon les estimations internes aux opérateurs, valorisé entre 2 et 5 millions de dollars une fois intégré dans la zone d’extraction, logistique et sécurisation. À ce taux, les 1 450 hectares expropriés représenteraient jusqu’à 7 milliards de dollars dans les bilans consolidés. Ce n’était pas une indemnisation : c’était une cession à perte, maquillée en relogement, au profit d’une spéculation logistique structurée entre Maputo, Dubaï, Paris & Co. Le droit n’y entrait plus. Car les majors ne se contentèrent pas d’acheter les terres. Elles sécurisèrent l’exil.
À Quitunda, l’électricité fonctionne quand les générateurs le veulent bien. Les écoles improvisées accueillent trop d’enfants. Les centres de soins n’ont ni médicaments ni personnel. Les pêcheurs, dépossédés de leurs embarcations, doivent payer pour accéder à la mer — ou braver les patrouilles privées qui quadrillent la baie.
Les promesses d’emploi ne furent que mirages. Seuls quelques jeunes, intégrés aux sociétés de sous-traitance ou aux vigiles d’Afungi, gagnèrent un maigre revenu. Mais à quel prix ? Celui de devenir gardien d’un mur qui les avait exclus.Dans les témoignages collectés par les ONG et les journalistes, une même fatigue revient:
“Ils nous ont donné des maisons, pas une vie.”
Saidi Momede, ancien cultivateur de Senga, confia :
“Ma parcelle nourrissait trois familles. À Quitunda, je n’ai que de la poussière. On m’a volé mes ancêtres.”
Zainabo Kavanga, déplacée en 2019, ajouta :
“On ne peut pas aller à la mer. Les soldats disent que c’est zone interdite. Mais c’est là qu’est la tombe de mon frère.”
Et cette parole recueillie par un défenseur local des droits fonciers :
“Ils ont déplacé les vivants. Mais ils ont aussi déplacé les morts. Et ça, la terre ne l’oublie jamais.”
Le projet gazier a figé un territoire qui vibrait. Les anciens rites, les lieux de pêche sacrés, les tombes de famille — tout cela est désormais derrière une double clôture. Sur la carte officielle, ces espaces n’existent plus. Mais dans la mémoire des déplacés, ils restent présents, inaccessibles, douloureux. Et dans cette fracture, un chiffre : 1 450 hectares — c’est la surface expropriée pour ériger l’infrastructure d’Afungi. Une enclave militarisée, hérissée de miradors, de barbelés et de contrôles. Un bastion de béton face à la mer, bâti sur une mémoire déracinée.
Jamais les opérateurs n’ont demandé pardon. Pas plus que les autorités locales, qui ont validé le processus en échange de compensations, d’emplois fictifs ou d’accords opaques. La dépossession fut méthodique. Son emballage : “développement”, “inclusivité”, “croissance partagée”. Sa réalité : l’expulsion, l’enfermement, le silence.
Pire : Pour habiller l’expropriation, TotalEnergies mit en scène une fiction. Un petit livret illustré, diffusé parmi les familles mwani, s’intitulant « Amina’s Big Move ». On y suivait une jeune fille souriante, qui quittait son village avec sa famille, s’adaptait à sa nouvelle vie dans un camp, et finissait par s’épanouir dans un monde « reconstruit ». Une bande dessinée de la dépossession. Pas une note sur la perte : juste une trajectoire balisée, pédagogique, dessinée pour convaincre les habitants qu’un exil bien mené pouvait devenir une chance. Amina n’était pas une enfant. C’était un outil. Un instrument de consentement anticipé. Une forme douce de persuasion, calibrée pour rendre l’arrachement acceptable — au moins en apparence.
Afungi n’est pas seulement un site gazier. C’est un territoire enlevé à un peuple séculaire, un exil légalisé, une enclave aux allures de zone franche sécuritaire. Ceux qui y vivaient ne réclament pas la richesse. Ils demandaient seulement à ne pas être oubliés. Ils ont été remplacés par une clôture et des acronymes. Et dans cette substitution, une sentence géopolitique : le gaz n’a pas de mémoire.
Migrations et implantations zaïdites, shirazies et swahilies entre le Hadramawt, la côte est-africaine et Madagascar. La baie de Tungi, au nord de la péninsule d’Afungi, s’inscrit dans ces routes anciennes, entre Pemba, Kilwa et Mahilaka
Il est des lieux qui, loin de la lumière, concentrent en silence les lignes de force d’un monde qui bascule. Balhaf, au Yémen, n’est pas un simple terminal gazier posé sur la mer d’Arabie : c’est un champ d’essai militaro-énergétique. Un prototype d’architecture extractive fortifiée. Un point d’origine dont les échos géopolitiques se répercutent, en résonance étouffée, jusqu’aux confins du canal du Mozambique à Afungi.
Ce qui s’est joué à Balhaf, au sud des côtes yéménites, entre 2009 et 2015, ne relève pas seulement de l’histoire d’un projet gazier. C’est bien plus que cela : une matrice doctrinale, un canevas logistique, un précipité d’alliances, la mise à l’épreuve d’un cadre opératoire. Celui d’un binôme, d’un mariage — la France et les Émirats — unis non par un contrat, mais par les chaînes d’approvisionnement, les transferts de souveraineté et l’encerclement des terminaux.
D’une double compétence, soudée, mais armée. D’un groupe énergétique à la réputation sulfureuse, protégé par un partenaire régional suréquipé, déjà structuré pour sécuriser, envahir, occuper. D’hydrocarbures sanctuarisés, extraits dans l’ombre, convoyés sous protection, cédés sans ancrage.
I. Balhaf, ou la naissance d’un sanctuaire gazier (2005–2009)
Située dans le gouvernorat de Shabwa, au sud-est du Yémen, à environ 400 kilomètres au sud-est de Sanaa, l’installation de Balhaf constitue l’aboutissement d’un gazoduc de 320 kilomètres reliant les champs gaziers de Marib (bloc 18), nichés dans les régions tribales du nord, jusqu’au rivage stratégique dru golfe d’Aden.
Ce projet, porté par le consortium Yemen LNG, est alors majoritairement détenu par Total (39,6 %), Hunt Oil (17,2 %), Kogas (6 %), Hyundai Gas (5,9 %), SK Energy (9,6 %) et la Yemen Gas Company (YGC, 6,7 %) représentant l’État yéménite, avec un reliquat réparti entre partenaires techniques. Le tout, silencieusement soutenu par les leviers diplomatiques de l’État français et les réseaux pétroliers du Golfe. Un attelage discret, mais structurant — conçu pour extraire, liquéfier, exporter. Et tenir.
Balhaf est dimensionnée pour produire et liquéfier 6,7 millions de tonnes de gaz naturel par an, grâce à deux trains de 3,35 Mtpa chacun, alimentés depuis Marib. Cela équivaut à environ 170 000 barils équivalent pétrole par jour, alimentant une infrastructure taillée pour l’export massif.
Dès 2010, le site atteint sa pleine capacité, envoyant son gaz vers la Corée du Sud, les États-Unis, l’Europe — dont la France — à raison de plus de 100 expéditions annuelles, via des méthaniers d’une capacité de 140 000 m³. Sur le papier, un fleuron technologique. Dans les faits, une enclave logistique close sur elle-même, imperméable à son environnement, solidement isolée du tissu local, déchiré.
II. Le binôme France–Émirats : programmer l’occupation
Car bien avant de devenir acteur militaire sur les côtes yéménites, Abou Dhabi est un client stratégique de premier rang — exigeant, obsédé par le contrôle régional — de l’industrie française de défense.
Entre 2009 et 2014, depuis les quais discrets de Cherbourg, les Émirats reçoivent six corvettes Baynunah, navires de guerre côtiers conçus sur plan CMN : 915 tonnes d’acier pour 71 mètres de projection, armés de missiles Exocet MM40 Block 3, d’un système RAM de 21 cellules, de canons Otobreda 76 mm, et d’un radar Sea Giraffe. Pensées pour quadriller les eaux littorales, calibrées pour la dissuasion, ces unités préfigurent les futurs théâtres de projection : le golfe d’Aden, Balhaf, Socotra. Rien n’est laissé au hasard. L’équipement précède le théâtre.
Dans les airs, c’est une autre strate de souveraineté que s’offre Abou Dhabi : 62 Mirage 2000‑9, version multirôle perfectionnée de l’avion de Dassault, livrés entre 2002 et 2009. Radar RDY‑2, nacelles de désignation laser, capacités air-sol et air-mer renforcées — la façade sud-arabique entre dans le périmètre d’une surveillance active et indépendante.
Mais superviser l’espace suppose aussi de voir sans être vu. Dès 2008, les radars Ground Master GM200 de Thales apparaissent à Mukalla, à Shabwa, dans les hauteurs du Hadramawt : détection tridimensionnelle, portée de 250 à 300 kilomètres, intégration complète aux systèmes de commandement (C2). Le ciel est quadrillé, avant même que les premières menaces ne surgissent.
Et lorsque la guerre éclate, une nouvelle strate se superpose : celle du haut du ciel. En 2015, Abou Dhabi commande le système GlobalEye, radar aéroporté de type Erieye ER monté sur jet Global 6000. Le renseignement devient aérien, persistant, omniscient. Les terminaux ne sont plus seulement surveillés — ils sont habités, dominés, incorporés dans une grille tactique.
Chaque livraison ne relève pas du hasard. Elle s’inscrit dans une méthode, une séquence, un plan. Dassault conçoit. Thales voit. MBDA arme. CMN dessine. Naval Group conseille. Paris couvre. Abou Dhabi encercle. Tenir le terrain. S’équiper avant d’intervenir. Transformer une infrastructure en point d’appui, aussi. Sanctuariser l’extraction avant même la première frappe.
Balhaf n’attend pas la guerre pour se militariser, mais l’anticipe. L’absorbe. L’incorpore. Le territoire est déjà pris — sans décret, sans combat.
III. OMV, ADNOC et le sillage du bloc S-2
Il y a les drapeaux que l’on plante. Et ceux que l’on camoufle dans les bilans comptables.
En arrière-plan de Balhaf, dans cette bande aride qui s’étend au nord-est du Shabwa, un autre acteur s’installe tôt, discret mais décisif : OMV. La compagnie autrichienne entre au Yémen en 2003 et obtient l’opération du bloc S-2, dans la zone d’Al-Uqlah, à seulement 50 kilomètres du terminal. Moins exposé, mais tout aussi stratégique : ce bloc alimente, par ses pipelines, les mêmes perspectives d’exportation. Il complète, il anticipe, il encercle.
En 2006, le pétrole jaillit. En 2010, OMV extrait jusqu’à 19 000 barils par jour. Les réserves prouvées et probables atteignent 30 millions de barils. À ce stade, les Émirats ne sont pas encore visibles. Mais le terrain est déjà favorable. Le bloc S‑2 devient une base arrière, un jalon, un sas logistique.
Et puis vient 2022. ADNOC, la compagnie nationale d’Abu Dhabi, prend 24,9 % d’OMV. Un rachat en apparence lointain, anodin. Mais qui redessine le passé : le site d’Al-Uqlah, dès lors, devient rétrospectivement émirati. Par effet de bilan, le bloc est reconfiguré : il était, depuis le début, un avant-poste. Un maillon de la chaîne. Une boucle refermée.
Le message est clair : les Émirats n’ont pas débarqué après la guerre. Ils ont investi avant. Occupé par capitalisation. Préparé la carte en amont. Et comme au Mozambique, dans la province de Cabo Delgado, où ADNOC est entrée sur l’Area 4 bien après l’attaque de Palma, mais où les Émirats étaient déjà présents à travers la logistique, les navires et les troupes rwandaises qu’ils soutiennent, ici encore, la chronologie se renverse : la présence militaire suit la mainmise énergétique.
L’occupation physique n’est qu’une projection retardée du capital. Ce que dessinent les blocs autour de Balhaf, c’est un programme. Ce que matérialisent les rachats, c’est une doctrine : tenir la périphérie pour mieux verrouiller le centre.
IV. 2015 : basculement, militarisation, sanctuarisation
L’année 2015 ne marque pas le début de la guerre au Yémen. Elle marque son changement d’échelle. Son intégration dans une géométrie régionale de contrôle. À partir de mars, la coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis lance l’opération Decisive Storm. Les frappes s’intensifient, les lignes tribales s’effacent, les infrastructures deviennent cibles ou bastions.
À Balhaf, le silence devient lourd. L’usine de liquéfaction s’arrête. Les exportations cessent. Mais le site ne s’éteint pas. Il mute. Ce qui n’est plus rentable devient stratégique. Ce qui n’est plus visible devient vital.
En avril 2015, la force majeure est déclarée par Yemen LNG. Patrick Pouyanné, nommé directeur général quelques mois plus tôt, pilote alors le repli : .
« The plant is shut down, and all personnel are being evacuated due to the deterioration in security conditions »
Balhaf est placée brutalement sous sa direction, d’un site industriel à un site guerrier. ll protège. Il isole. Il sécurise le site avec le soutien des Émirats, qui envoient sur place des unités spéciales. Officiellement, pour éviter les sabotages. Officieusement, pour transformer un terminal gazier en enclave militarisée.
La base s’étend, se clôture, s’équipe. Les hangars deviennent casemates. Les voies de service, des axes tactiques. Les réservoirs cryogéniques ne contiennent plus seulement du GNL ils abritent désormais un rapport de force. Des témoignages issus de Shabwa évoquent des hélicoptères, des drones, des rotations d’effectifs émiratis. Des checkpoints interdisent tout accès aux travailleurs locaux. Les ONG parlent d’un site inaccessible, hermétique. Ce n’est plus un port gazier. C’est un avant-poste.
Sur les hauteurs voisines, des positions sont creusées. Des unités rattachées aux Hadrami Elite Forces — milices locales financées, formées et armées par les Émirats — quadrillent le territoire. Officiellement intégrées dans l’appareil sécuritaire yéménite. Officieusement liées à Abou Dhabi, par contrat, solde et doctrine.
Les cartes s’inversent. La souveraineté ne s’écrit plus en lois. Elle s’impose par périmètre. Ce que les barils ne livrent plus, les armes le scellent. Ce que le gaz ne rapporte plus, le contrôle territorial l’impose. Et ce qui fut présenté comme un simple arrêt de production devient, en creux, un changement de nature : Balhaf passe du statut d’infrastructure énergétique à celui de base avancée. Sans débat, sans décret, sans reddition. Le terminal n’est plus suspendu : il est occupé.
V. Balhaf, la base militaire : hélicoptères, MRAP, et les traces du contrat Donas
Les images satellites ne mentent pas : elles dévoilent un site transformé.
Le site : deux trains de liquéfaction, une jetée terminale, des bâtiments techniques en grille régulière. Une base quadrillée, non naturelle. Construite pour se refermer.
Le mur : périmètre bétonné, segmenté, bordé de postes d’angle, renforcé par des miradors. Le mur n’enclot pas : il organise. Il divise. Il oriente. Il cache.
La piste : 1 820 mètres d’asphalte. Pas de terminal. un petit hangar. pas de signe de dégradation ou d’abandon, probablement rigidifiée, avec une bande centrale bien marquée.Une clôture procède le périmètre autour de l’entrée sud.Une infrastructure minimaliste conçue pour opérer en mode appui logistique furtif.
L’héliport : à l’écart, un héliport secondaire, avec deux cercles H tracés sur dalle nue. Pas de hangar, pas d’abri : juste l’essentiel pour des rotations rapides. Modules préfabriqués autour. Une aire tactique, épurée, prête à l’usage.
Le parc blindé : au sud-est de la zone, une quinzaine de véhicules sont stationnés. Plusieurs silhouettes massives, toits plats, trappes ouvertes : MRAP de type NIMR Ajban ou RG‑31, en configuration patrouille ou escorte. On distingue aussi des pick-ups militarisés, adaptés aux terrains désertiques, aménagés pour les frappes rapides.
Le village : à l’est du tarmac, un quartier résidentiel clôturé. Alignement modulaire, barres préfabriquées, organisation géométrique. Piscine bleue azur, court de tennis. Un havre hors-sol, réservé aux cadres et sous-traitants, relié par voies bitumées au reste du complexe. Une bulle de luxe, isolée du territoire, mais connectée à la piste et ses exits.
Les connexions : des artères creusée, dans le sable relient les modules à la piste et à la mer. Chaque segment est surveillé, chaque accès peut être bloqué. Ce n’est plus une un site d’export. C’est un réseau tactique, fermé, segmenté, anticipé.
Ce triptyque — aérien, terrestre, amphibie — signe une doctrine : celle des théâtres intégrés, semi-fermés, asymétriques. Balhaf n’est plus une usine. C’est un bastion. Une emprise enterrée dans le sable. Une base sans drapeau, mais non sans origine industrielle.
Plus discret encore, un pan entier de l’arsenal visible à Balhaf trouve ses racines dans un programme triangulaire franco-libano-saoudien resté en grande partie inexécuté : Donas, acronyme de “DON Arabie Saoudite”. Conclu en 2013, ce contrat prévoyait la fourniture par la France de 3 milliards USD de matériels militaires au Liban, entièrement financés par Riyad.
Il incluait blindés légers, VAB Mk3, hélicoptères Cougar et Puma, systèmes de communication tactique, radars, missiles Milan, navires d’interception. Le contrat a été suspendu en 2016, officiellement pour raisons politiques liées au Hezbollah. Mais les matériels prévus ont bel et bien été produits — et pour certains redirigés. Non vers Beyrouth, mais vers des alliés plus “alignés”. À Balhaf, plusieurs des véhicules identifiés sur images satellites rappellent cette lignée : proportions, trappes, silhouettes.
VI. De Balhaf à Afungi : le mirage de la reconduction
On croit toujours que les histoires ne se répètent pas. Et pourtant.
Ce que les cartes montraient à Balhaf, ce que les corvettes verrouillaient, ce que les radars traçaient dans le ciel sud-arabique, se prolonge aujourd’hui sur une autre rive. Même océan, autre latitude. Même opérateur, autre façade. Le Mozambique n’invente rien. Il reconduit. Il transpose. Il absorbe le schéma sans le nommer.
À Afungi, au nord de Cabo Delgado, TotalEnergies reprend la posture de Total Yemen LNG quinze ans plus tôt : extraction sans ancrage, enclave sans racines, sécurité externalisée. Mais cette fois, la mise sous cloche précède même l’exploitation. Là où Balhaf s’est militarisé dans la rupture, Afungi naît sous escorte.
Une route bitumée surgit au milieu de nulle part, un aéroport privé dessine la coupure, une clôture-mur de 18 kilomètres trace le périmètre — non pas d’un projet national, mais d’un espace d’exception.
À l’intérieur, tout est calibré pour l’export. À l’extérieur, tout s’effondre. Et comme au Yémen, les Émirats sont là, mais sans signature.Ils fournissent les navires. Ils déploient les compagnies militaires privées. Ils installent les logiques d’isolement : invisibles, mais structurantes. Pas à travers ADNOC — arrivé tardivement dans l’Area 4 — mais via des relais logistiques, satellitaires, navals, et sécuritaires. Le même soubassement. La même méthode et une force majeure très contraignante. Il y a du Balhaf dans l’Afungi.
Ce ne sont pas les pays qui décident. Ce sont les blocs. Ce ne sont pas les drapeaux qui marquent la souveraineté. Ce sont les terminaux. Et ce ne sont plus les peuples qui négocient leur sol, mais des consortiums dotés d’armées de l’ombre, prêts à l’extraire, à l’évacuer, à le livrer.
Afungi n’est pas un projet. C’est une réplique. Balhaf en fut le brouillon. Le Mozambique, son théâtre final — jusqu’à la prochaine enclave, déjà en cours de préparation.
Il s’appelle Patrick Pouyanné. Fils d’instituteur du Béarn, élève sage de la République, silhouette discrète des bancs de Polytechnique. Rien ne le prédestinait à dominer les flux énergétiques du XXIe siècle. Les empires ne naissent pas toujours dans la clameur. Ils se forment dans le silence des débuts, dans l’ombre des cabinets ministériels, à l’abri des regards. Avant les plateformes offshore, il y eut des notes de service. Avant les gisements, des cartes sans blocs. Patrick Pouyanné entre dans le pétrole comme un stratège sur un champ de bataille. Et c’est en Angola post-guerre, en 1997, qu’il apprend le langage du brut.
Luanda, 1997 : la fabrique de l’ombre
L’Angola sort tout juste d’une guerre civile horrible. Le pays est fracturé, son économie sous perfusion pétrolière. Le pétrole représente déjà plus de 90 % des exportations, et près de 80 % des recettes publiques. Mais l’État angolais est un État-cloison : les richesses s’évaporent, les fonds disparaissent. Entre 1997 et 2002, 4 milliards de dollars s’éclipsent des budgets nationaux. À cette époque, la corruption n’est pas une déviance — c’est une architecture. Elf, par ses antennes, ses filiales, ses caisses noires, s’y installe comme acteur officieux du pouvoir. Et Pouyanné y apprend dès ses 34 ans.
Il n’est pas encore PDG, ni un personnage clé mondial. Il est un haut-fonctionnaire en reconversion, scrutant comment une compagnie d’État française infiltre les régimes africains, signe des contrats léonins, et administre le pétrole comme un levier politique. Forger l’influence, apprendre la maîtrise.
L’expérience angolaise est fondatrice
Elf n’est pas encore Total. C’est encore l’époque d’André Tarallo, « Monsieur Afrique », architecte condamné d’un système planétaire de pots-de-vin. Ce que Pouyanné voit en Angola, il ne l’oubliera jamais : l’infrastructure de l’influence. Les deals confidentiels avec Sonangol. Les backchannels avec le ministère du Pétrole. La manipulation de l’or noir comme arme diplomatique.
Dès 1980, Elf signe ses premiers contrats de partage avec Luanda. En 1991, la compagnie décroche le bloc 17, future vache à lait du offshore profond. Au pic des années 1990, Elf extrait jusqu’à 180 000 barils/jour, dans une Angola encore en guerre. En 1999, l’entreprise devient TotalFinaElf, et poursuit l’intégration d’un système où les barils valent plus que les lois. Mais surtout, Pouyanné comprend une règle essentielle : celui qui contrôle les flux énergétiques contrôle les flux politiques.
Dans un article remarquable publié dans Actuel Marx (Cairn.info, 2022), l’auteur Patrick Bond montre comment la major française a investi massivement dans l’Angola post-guerre pour produire de l’ordre à défaut de produire du droit. En injectant des milliards dans les infrastructures, Elf puis Total deviennent plus qu’un investisseur : un médiateur entre le pouvoir central et le marché mondial. L’infrastructure est ici un opérateur de pacification sous tutelle , écrit – il. Routes, terminaux, oléoducs : tout passe par eux, tout dépend d’eux. Ce que Pouyanné retient, c’est que la paix peut se bâtir comme un champ pétrolier : par tranches, par concessions, par contrats. La souveraineté s’achète, se stabilise, se code en barils.
De Luanda à Afunji : exporter la méthode
Ce que Pouyanné a appris à Luanda, il le déploie à Afunji au Mozambique. La même grammaire, mais avec d’autres figures. En 2019, Total reprend officiellement le projet Mozambique LNG (Area 1), en rachetant les parts d’Anadarko. Un gisement immense. L’un des plus grands d’Afrique, et du monde. Mais dans une province en guerre depuis 2017. L’histoire bégaie : pas de paix sans flux, pas de flux sans contrôle. Afunji devient alors un laboratoire de gouvernance par l’infrastructure. Une enclave logistique et sécuritaire, découpée dans le territoire de Cabo Delgado. Route, aérodrome, clôture de 18 km, canalisation, héliport, base vie, zone tampon. Et autour : une zone militarisée. Pire : une no – go zone. Tout y est. Même l’omerta.
En mars 2021, l’attaque de Palma fige le projet. Les cadavres dans les rues, les expatriés réfugiés sur les plages, les avions d’évacuation — et une réalité : le gaz ne sortira pas sans armée. Mais pas question d’envoyer la Légion. Il faut une délégation. Une sous-traitance de la guerre. C’est ici que le Rwanda entre en scène. En juillet 2021, Kigali déploie des milliers de soldats à Cabo Delgado. Officiellement pour stabiliser. Officieusement pour rouvrir les vannes.
Dans ce même article publié par Actuel Marx, on parle « d’archipellisation » de la souveraineté : les États africains n’occupent plus l’espace, ils le fragmentent, le négocient, le délaissent parfois — au profit de ceux qui savent l’organiser.
Pouyanné a sa doctrine. Le terrain, les pipelines, la garde. Il ne veut pas gérer le politique. Juste le sécuriser. Et pour cela, il choisit ses alliés. Pas les États, les exécutants. En l’occurrence : le gendarme, Kagame. Quand en février 2023, Emmanuel Macron atterrit à Maputo, Il salue l’engagement rwandais, soutient la relance, et parle de « reprise rapide des activités ». Tout est dit. Le gaz est devenu une affaire présidentielle. Un jeu de puissances sous-traitées, où Paris pousse, Kigali exécute, Total encaisse.
Dans un rapport confidentiel de 2022, Total classe la zone d’Afunji comme « sécurisée à 80 % ». Le reste ? Disséminé. Contrôlé par des supplétifs, ou abandonné. La guerre, c’est aussi une cartographie logistique.
Matériel, mercenaires, manœuvres : l’autre carte du gaz
À la surface, Total sécurise par alliances. Mais sous les cartes diplomatiques, les réseaux militaro – industriels préparent la scène depuis longtemps. Au Mozambique comme en Angola, la guerre précède l’extraction. Et partout, un même nom revient : CMN, vitrine navale de Privinvest, bras armé français d’une ingénierie du flou. Au Mozambique, dès 2013, CMN vend à l’État mozambicain des patrouilleurs HSI 32 et des intercepteurs catamarans Eagle 45.
Une flotte livrée sous l’étiquette de « protection des zones économiques exclusives ». En réalité, ces navires n’ont jamais été opérationnels. Immatriculation bloquée. Le tout adossé à des emprunts frauduleux via Privinvest et la Credit Suisse — un système de 2,2 milliards de dollars de dettes cachées. Une opération clandestine pour militariser l’espace maritime de Cabo Delgado, avant même que le gaz ne coule.
À Lobito, la mécanique est similaire. CMN propose dès 2015 des vedettes rapides à la marine locale dans le cadre d’un programme de modernisation opaque : encore des HSI et des Eagle. Les livraisons transitent par Abu Dhabi Mar, avec des signatures croisées, des pavillons flottants, et le même triangle que partout ailleurs : le Cherbourg de Tarallo, le Maputo des dettes, le Luanda des silences.
Au centre de cette toile : les Émirats arabes unis
Enracinés à Abu Dhabi, ils offrent les docks, les ports, les bases – arrière et des milliards de dollars. C’est là que les contrats sont négociés. C’est là que les navires sont finalisés. C’est là que Kigali vient chercher ses appuis. CMN Abu Dhabi, filiale stratégique, assemble, peint, réétiquette, brouille les pistes. Le même intercepteur peut changer de nom trois fois : vendu au Mozambique, transité par les Émirats, sous pavillon français. Drapeaux facultatifs. Missions variables. Mais destination claire : verrouiller les corridors énergétiques. Par la mer, par les rivières, par la logistique. Et pendant que Total parle relance, les navires CMN dérivent sans souveraineté véritable, dans les eaux cristallines de l’Area 1. Ils ne sont pas tout à fait mozambicains, mais encore français, donc toujours utiles. Le flou comme force. L’ambiguïté comme méthode.
Le ministre du Pétrole
Pouyanné ne siège pas au gouvernement, mais il souffle à l’oreille de la présidence et il s’impose dans les capitales pétrolières. Il ne lève pas de drapeau, mais dicte des priorités autoritaires. Il ne parle pas de souveraineté, mais l’organise par défaut. Ce n’est plus un patron, c’est un ministre sans portefeuille — un ministre du pétrole, sans nation assignée, car il opère pour tous les puissants.
Dans le langage codé des chancelleries, son nom circule comme une fonction : « Le patron de Total veut avancer », « Pouyanné attend un signal », « Le projet n’ira pas sans l’accord de Total ». À Luanda, à Maputo, à Paris ou à Bruxelles, la formule revient : pas de plan sans son feu vert. C’est lui qui, depuis Paris, valide la “suspension” (force majeure) du projet Mozambique LNG, en avril 2021 — pas l’Élysée.
En février 2023, quand Macron relance publiquement l’initiative, c’est encore lui qui décide du tempo. À la tribune, le président parle de « reprise ». Mais les signaux sont envoyés depuis la tour Michelet, siège de TotalEnergies, à La Défense. Il incarne une autre forme de diplomatie : celle des contrats, des volumes et des seuils de rentabilité dans une guerre énergétique. Là où les nations négocient des discours, il impose des conditions de marché. Là où les chefs d’État cherchent des équilibres, lui trace des corridors.
Pouyanné ne fait pas de politique — il en dicte les lignes d’énergie. Dans un monde fracturé, il ne cherche pas la paix. Il sécurise des réserves à un prix modique. Il ne pacifie pas : il rend exploitable. Ce n’est pas un arbitrage moral. C’est une équation opérationnelle. À la sauce Polytechnique. Et dans cette équation, les États deviennent des partenaires secondaires.
Le Rwanda, l’Inde, les Émirats
Tous s’arriment à cette logique : sécuriser les flux pour exister dans les cartes du XXIe siècle. Pas d’hymne, pas de drapeau. Mais un empire d’usages, de pipelines, de blockchains logistiques. Pas d’hymne, pas de drapeau mais le règne. Patrick Pouyanné n’est pas un chef d’État. Mais il agit comme le roi d’Afrique. Il ne revendique aucun territoire, mais façonne des zones. Il ne dirige pas d’armée, mais déploie des gardes, des contrats, des délais. Son pouvoir ne se proclame pas. Il s’écrit dans les clauses, dans les rendements, dans les géographies segmentées, dans la sécurité énergétique.
De Luanda à Afunji, de Paris à Kigali, c’est toujours la même logique : transformer les ressources en couloirs, les États en opérateurs, la guerre en logistique. Il ne se bat pas pour la paix, mais pour l’accès. ll ne parle pas d’indépendance, mais d’équilibre opérationnel. Il ne gouverne pas, il met à pied.
La carte rose portugaise reliant l’Angola au Mozambique n’a jamais été effacée
Elle a changé de forme : moins coloniale, plus contractuelle. Ce qui fut jadis une ambition impériale à l’encre portugaise, devient aujourd’hui un réseau logistique sous influence franco – arabe. Des terminaux offshore aux corridors routiers, la jonction Angola-Mozambique reprend corps, sans fanfare, avec 2 drapeaux, encore les mêmes. Un nouvel empire aux couleurs franco – émiraties.
Un pays en paix apparente, mais sous haute surveillance. Une société russe au nom générique – Joint Stock Company Global Security Ltd. Un contrat d’État signé sans tambour, qui mêle plaques d’immatriculation numériques, traçabilité permanente, et fichiers transfrontaliers. Derrière le vernis technologique, la lame invisible d’un quadrillage. l’Ouganda bascule vers un régime de codification territoriale.Il ne s’agit plus d’identifier les véhicules, mais de capturer les circulations. D’encoder les comportements. De prévoir l’indiscipline. Et de faire du contrôle un paysage.
L’empreinte d’une société russe, à visage local
C’est Global Security Ltd, société russe immatriculée localement avec quatre directeurs ougandais. Un écran parfait. L’expertise est importée, l’apparence est nationale. Derrière ce paravent : le Government Tracking System, déclinaison civile d’une architecture d’origine militaire, issue des systèmes russes de contrôle des alcools (EGAIS), adaptés depuis pour tracer tout ce qui bouge – individus, véhicules, réseaux.
Le contrat est scellé depuis juillet 2021.
Le déploiement est séquentiel :
– Novembre 2023 : véhicules d’État;
– Novembre 2024 : motos et tricycles;
– Janvier 2025 : totalité du parc.
À chaque étape, un seuil franchi. À chaque extension, une ligne de souveraineté déplacée.
Chaque plaque devient un capteur
À première vue, une simple plaque métallique. Mais elle est équipée : balise RFID UHF passive, modem cellulaire 3G/4G, GNSS intégré, alimenté par transducteur thermoélectrique. Pas de batterie. Pas d’arrêt. Le moteur devient la source. Le mouvement devient le signal d’un itinéraire sous contrôle. Les données sont collectées, consolidées, modélisées dans un Serveur Central d’Identification des Véhicules, hébergé au ministère de l’Intérieur, mais géré par des techniciens directement liés à Moscou. Ce n’est plus un fichier : c’est une cartographie dynamique, actualisée en continu, enrichie d’algorithmes prédictifs. La localisation est constante. Les trajets sont reconstruits sur 90 jours. L’identification est croisée avec la biométrie nationale.
La plaque n’identifie plus, elle gouverne
La justification officielle tient en quelques mots : sécurité, fiscalité, criminalité. Mais l’architecture dit autre chose. L’outil est calibré pour :
– la lecture automatique des plaques (OCR);
– la détection comportementale par IA;
– la corrélation avec fichiers de police, frontières, fiscalité.
La plaque devient balise. La route devient matrice. Le territoire devient code. Ce que vend Global Security Ltd, ce n’est pas un service. C’est une infrastructure de souveraineté déléguée. Ce que reçoit Kampala, c’est un dispositif de pouvoir.
Une présence russe sans soldats
Rien n’est visible. Et pourtant tout est verrouillé. Le système est fermé, non interopérable, non auditable. Pas d’alignement OTAN. Pas de standard ISO. Une fois installé, il ne se démonte pas : il s’enracine. La dépendance est immédiate, structurelle, invisible. La Russie n’a pas besoin de base en Ouganda. Elle s’installe dans les infrastructures de contrôle. Elle encode le réel, depuis l’arrière-plan officiel d’un pays sous tensions.
Un quadrillage au service du pétrole
Ce tournant technologique arrive au moment exact où l’Ouganda change d’échelle énergétique. Les champs de Tilenga (TotalEnergies) et Kingfisher (CNOOC) prévoient 230 000 barils/jour. Le pipeline EACOP, long de 1 443 km, est en construction. Les routes sont refaites, les zones pétrolières militarisées, la contestation sur le partage des richesses gronde, l’opposition crie au hold-up national, le groupe rebelle ADF resurgit autour du lac Albert. Le besoin n’est plus seulement de surveiller. Il faut anticiper. Cartographier. Refouler. Neutraliser. La plaque connectée devient outil de sécurisation des corridors, des frontières, proxy des flux pétroliers, traceur des comportements suspects. C’est un extractivisme assisté par algorithme.
Une matrice extensible
Le dispositif n’est pas figé. Il est conçu pour être modulaire. Rien n’empêche de l’étendre aux ports, aux frontières, aux pipelines régionaux. Il est pensé pour apprendre, pour anticiper, pour s’ajuster sans notification.
Quadriller les frontières, encoder les seuils
Le système est déjà prêt pour l’extension frontalière. Chaque poste-frontière peut accueillir une boucle locale du Government Tracking System : lecture automatique à l’entrée et à la sortie, horodatage, croisement instantané avec fichiers de police et bases fiscales. Le franchissement devient une séquence modélisée. L’anomalie, un signal. Les douanes sont recalibrées comme points de data. Les corridors logistiques – routes, pipelines, ports secs – deviennent des couloirs d’analyse comportementale. L’autorité frontalière, traditionnellement humaine, est peu à peu remplacée par une infrastructure invisible, qui ne regarde pas : elle détecte. Chaque passage devient une variable dans une matrice de contrôle territorial. La plaque devient vecteur de souveraineté, mais aussi de dépendance. La base de données est plus stratégique que les armes.
Une doctrine en gestation
Ce que l’Ouganda inaugure pourrait devenir un précédent. Un modèle régional d’administration algorithmique, adossé à l’extraction. Un système où le contrôle ne passe plus par l’uniforme, mais par la donnée. Où l’autorité se mesure au taux de couverture numérique du territoire. Le quadrillage devient une couche. La couche devient une logique. Et cette logique est déjà en train de voyager.
Ce n’est plus seulement l’ordre qui est numérisé. C’est la souveraineté elle-même qui se code. Ce n’est plus l’Etat qui contrôle la donnée, c’est la donnée, qui redéfinit l’Etat.
L’australien Harena Resources promet une exploitation propre des terres rares à Ampasindava, dans le nord-ouest de Madagascar. Pas de mine à ciel ouvert. Pas de bassin toxique. Pas de pollution. Tout semble sous contrôle. Mais les faits racontent une autre histoire.
Une extraction sans excavation visible, mais à haut risque
Plutôt que de creuser des galeries ou des fosses, Harena injecte un liquide chimique directement dans le sous-sol. Ce procédé, appelé « lixiviation in situ », consiste à faire circuler une solution à base de sulfate d’ammonium et d’acide oxalique à travers les couches argileuses pour en extraire les terres rares par échange ionique.
Harena, l’opérateur qui détient 75% du mega-projet, n’a pas inventé ce procédé. Il applique une technique développée dans les années 1970 dans la province chinoise du Jiangxi, industrialisée à grande échelle dans les années 1980 pour exploiter les argiles ioniques. Utilisé longtemps sans encadrement environnemental, ce procédé a causé des dommages considérables.
Ce que Harena présente comme une technologie propre n’est donc qu’un calque, sans preuve de maîtrise, d’un protocole historiquement problématique — transposé ici dans un écosystème forestier vulnérable. Pour chaque tonne de métal extrait : 7 tonnes de sulfate d’ammonium, 1,5 tonne d’acide oxalique. L’opération paraît légère. Mais dans un sol instable, saturé d’eau, non isolé, cette chimie agit en profondeur, avec des conséquences durables sur les nappes, les écosystèmes et les structures du sol.
À Ampasindava, le gisement est énorme. Harena annonce 699 millions de tonnes de ressources minérales, avec une teneur moyenne de 868 ppm en oxydes de terres rares (TREO), soit un total estimé de 606 000 tonnes de métal contenu. Une part importante concerne notamment l’yttrium, le dysprosium, le terbium — indispensables à la fabrication des aimants permanents utilisés dans les missiles, radars, moteurs électriques et sous-marins. Pour atteindre cet objectif, l’entreprise compte progresser par blocs successifs sur une emprise de 2 300 hectares. Cela implique l’injection annuelle de plus de 35 000 tonnes de produits chimiques, soit plus de 300 000 tonnes sur l’ensemble du cycle d’exploitation.
Des produits chimiques injectés dans un sol ouvert
Le terrain d’Ampasindava est perméable, hétérogène, soumis à une pluviométrie intense. Injecter des réactifs dans un sol non confiné, sans dispositif de retenue ni traitement en surface, génère plusieurs risques.
Le liquide ne reste pas localisé. Il peut migrer latéralement ou vers les nappes. Celles-ci, peu profondes, sont particulièrement exposées en saison cyclonique. Le lixiviat peut également entraîner d’autres éléments — nickel, aluminium, manganèse — vers des zones agricoles. Aucun système de traitement des effluents n’a été signalé. En l’absence de confinement ou de récupération, les solutions injectées rejoignent directement le milieu naturel. Aucune étude indépendante ne démontre que leur comportement est suivi, maîtrisé, ou réversible.
La réhabilitation du terrain : rien de vérifiable
Harena affirme que chaque zone exploitée est rebouchée immédiatement. Le principe affiché — “argile sur argile” — consiste à remettre en place la terre extraite.Mais les anciens forages de Tantalus (2013–2016) sont encore visibles. Aucune revégétalisation n’est attestée. Aucun rapport public n’admet un audit effectif. En période de pluies intenses, l’érosion emporte les couches supérieures, exposant les zones traitées à un lessivage accéléré. Aucune donnée ne permet de confirmer la réalité de cette réhabilitation.
Une forêt, des habitants… et aucun droit
Ampasindava est à la fois un espace écologique fragile et un territoire vivant. La forêt abrite des espèces endémiques. Les terres sont cultivées, habitées, transmises. Et pourtant, les populations riveraines n’ont pas été consultées librement. Aucun consentement éclairé n’a été obtenu. Les usages coutumiers ne sont pas cartographiés. Les sources d’eau ne sont pas recensées. Les risques sanitaires liés à la contamination des sols ou des cultures ne sont pas évalués. Le projet progresse sans dialogue, sans ancrage local, sans garantie pour les riverains.
Une absence totale de contrôle public
Depuis la reprise par Harena Resources, aucune étude d’impact environnemental actualisée n’a été publiée. Les seuls documents disponibles remontent à l’époque de Tantalus ou HREE, avant 2016. Le Bureau National de l’Environnement n’a produit aucun avis. Aucun audit technique indépendant n’a été rendu public. Aucun mécanisme de surveillance ou de plainte communautaire n’a été instauré. Aujourd’hui, un projet chimique à grande échelle avance au centre d’un territoire forestier, sans encadrement légal effectif, sans supervision environnementale, sans voie de recours pour les populations.
Silence dans labaie
Harena prétend extraire sans détruire. Mais aucun élément tangible ne confirme cette affirmation. Les produits utilisés sont puissants. Les sols sont instables. Les nappes sont vulnérables. Les forêts ne sont pas protégées. Les habitants ne sont pas associés. L’État, absent, ne régule rien. Ce qui est présenté comme une opération plus écologique est, dans les faits, un processus opaque, à haut impact, mené hors de tout cadre de redevabilité. Ampasindava risque de devenir une zone grise : pas exploitée à ciel ouvert, mais saignée à cœur ouvert.